Lecture — 08 octobre 2013

Encre-du-PasseLa bande dessinée s’est depuis longtemps emparée des thèmes qui tournent autour du Japon ancien, des samouraïs et des arts martiaux. Que l’on pense à Kogaratsu par exemple, cette fabuleuse saga d’un rônin. Récemment, je suis tombé un titre qui vient de paraître chez Aire Libre (Dupuis) et qui s’intitule « L’encre du passé ». Et là, le bonheur était au rendez-vous. Voilà de quoi passer un bon été.

L’histoire est toute simple et éminemment profonde, comme peuvent l’être les histoires humaines. Dans le Japon ancien, un calligraphe errant, Môhitsu, cherche l’inspiration et la maîtrise de son art. Il rencontre par hasard une petite teinturière, Atsuko, qui possède de véritables dons pour le dessin. Il la prend comme élève et lui enseigne les rudiments de la calligraphie, tout en cheminant vers Edo, la nouvelle capitale du pays. Là, il laissera Atsuko chez son ami le grand peintre Nishimura pour qu’elle devienne à son tour un peintre de renom.

Dis comme ça, l’histoire à l’air assez ennuyante. Ceux qui ne jurent que par l’escrime et le combat seront déçus. Mais ceux qui sont plus avancés sur la voie, savent que le dessin et la calligraphie sont des arts aussi difficiles, physiquement et mentalement, que le Budo. D’ailleurs, cette BD est précieuse à plus d’un titre. Je m’explique.

Tout d’abord, Bauza le scénariste a su parfaitement s’approprier l’esprit japonais. Le récit est d’une lenteur contemplative qui est un bonheur des yeux comme de l’esprit. L’esprit zen règne en maître, notamment dans les pages qui ne comportent aucun texte. Ensuite, la profondeur des personnages est réussie. Malentendus, secrets, discrétion toute japonaise, non-dits, gestes simples mais puissants de significations, tout est là. Le dessinateur, Maël, est sur la même longueur d’ondes et ses couleurs un peu fanées donnent une note de nostalgie un peu désuète mais pleine de charmes. Ces deux auteurs sont jeunes et ont peu d’expérience dans la création, c’est donc un chef d’œuvre d’une grande maturité qui s’offre à nous. Un coup de maître vraiment.

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Ensuite j’ai apprécié certaines scènes, notamment celle où deux bushis veulent en découdre avec leurs sabres. Tranquillement, Môhitsu se place entre eux et trace le caractère de la sagesse au sol, puis s’en va. Déconcerté, les deux guerriers se sentent confus et remercient le calligraphe avant de se séparer respectueusement. Môhitsu se rappelle la leçon de son maître : « ne sors ton pinceau que si tu es sûr de bien t’en servir ».

Bien souvent dans les récits d’initiation, nous avons le droit à tout ce que l’élève reçoit du maître et comment se fait son éducation. Plus fin, le récit montre ici surtout tout ce que reçoit le maître en donnant à son élève. Voilà un point rarement abordé et pourtant tellement vrai, que ce soit dans les arts ou le Budo.

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Mais les surprises ne s’arrêtent pas là. En lisant les petites lignes je découvre que les auteurs ont été conseillés et aidées par Pascal Krieger en personne. Mieux, c’est lui-même qui a réalisé les calligraphies de l’ouvrage. Je connais Pascal pour l’avoir croisé à plusieurs reprises dans des stages. Grand budoka devant l’éternel, directeur technique de la Fédération Européenne de Jodo, c’est aussi un calligraphe émérite. J’ai plusieurs de ses calligraphies à la maison, dont la dernière en date signifie « Iaïdo ». Elle a été réalisée pendant la cérémonie en hommage à Gil Pham-Trong aux îles de Lérins et je fus très touché par ce geste. Cette calligraphie tombait à pic, pour m’encourager au moment exact où je reprenais avec force mon entraînement dans cette discipline, et avant une démonstration publique à Bruxelles. Je connais donc la calligraphie de Pascal, mais surtout le style régulier et cursif. Pour tout vous dire, je n’ai pas souvent été impressionné par la calligraphie (shodo) en tant qu’art, car je m’y suis essayé bien souvent, sans jamais y arriver. Frustration donc. Mais du coup je reconnais aussi les difficultés et le travail sur soi que le shodo exige. Si les calligraphies de Pascal m’ont toujours parues sympathiques à regarder sans être les plus belles que j’ai vu, c’est parce que je ne savais pas tout de son talent. Or, la dernière page de la BD contient une page magnifique, où le pinceau se fait d’une finesse extrême et le trait illumine le propos. Je suis resté heureux et souriant en la voyant, dépouillée et légère sur un grand fond blanc : « Comme par ivresse, avançant d’un pas léger, le vent du printemps ».

Je n’ai qu’un mot à dire : bravo aux auteurs et bravo Pascal. Vous me surprendrez toujours.

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A propos de l'auteur

Nouvel utilisateur 951886

Depuis 30 ans, Ivan Bel pratique les arts martiaux : Judo, Aïkido, Kenjutsu, Iaïdo, Karaté, Qwankido et Taijiquan. Il a dirigé le magazine en ligne Aïkidoka.fr, puis fonde ce site. Aujourd'hui, il enseigne le shiatsu et la méditation qu'il exerce au quotidien, tout en continuant à pratiquer et écrire sur les arts martiaux du monde entier.

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