Histoire — 09 septembre 2017
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Dans la disposition classique d’un château fort japonais, la notion de kuruwa est centrale. Cette notion recoupe deux aspects : le système défensive dans son ensemble sur tout un territoire, du château d’une ville jusqu’au château refuge dans la montagne, mais aussi la manière dont les enceintes sont disposées. L’enceinte qui contient le cœur du château proprement dit s’appelle hon maru (que l’on peut traduire par « fort principal » ou « bastion intérieur »). Il contient les appartements du daimyo et sa garde rapprochée. Autour se situe une seconde enceinte, le ni no maru et une troisième qui est l’enceinte extérieure, le san no maru. Ce terme de maru est d’ailleurs resté populaire et dans la plupart des grandes villes on trouve un quartier marunouchi, autrement dit « le quartier à l’intérieur du maru ». Cette disposition en enceintes concentriques est la plus vieille et la plus simple des formes de châteaux, appelé style rinkaku. Mais c’est aussi la plus rare dans le pays, et ce, pour plusieurs raisons. Tout d’abord parce que la réalisation de trois murailles concentriques demande beaucoup de matériaux et une grosse force de travail. Ensuite, parce que le donjon central (天守閣 tenshukaku) est trop petit pour y installer une grosse garnison et des appartements confortables pour le seigneur. C’est pourquoi par la suite d’autres formes de châteaux sont apparues, mais toujours basées sur le concept de trois maru, comme on peut le voir dans l’image ci-contre.

Himeji, la perle des châteaux

Au Japon, LE château emblématique par excellence est celui d’Himeji. Situé 130 km à l’ouest de Kyōtō, ce château est le seul parfaitement conservé (bâtiment et enceintes) dans tout l’archipel. Son histoire vaut le détour. En 1346 (période Muromachi), un certain Akamatsu Sadanori décide de construire une place forte sur le mont Himeji à la place d’un temple existant. Un peu plus tard, ce fort tombe entre les mains du clan Yamana durant la rébellion paysanne de Kakitsu (1441), puis est repris par les Akamatsu après la guerre d’Ōnin (1467-77). Dès lors, on lui ajoutera deux enceintes supplémentaires. En 1580, Toyotomi Hideyoshi prend le château et Kuroda Yoshitaka fait construire trois étages à l’actuel donjon, qui passeront à 4 en 1609. Repaire des daimyos qui refusaient de se soumettre lors de l’ère Meiji, l’armée moderne du gouvernement y délogea les derniers résistants à l’ordre nouveau. Il fut mis aux enchères et vendu pour la somme incroyable de… 23 yens et 50 sens. Les frais de démolition étaient tels qu’on le laissa à l’abandon. Finalement, c’est l’armée qui y installa son 10° régiment d’infanterie en 1874 pour devenir, 5 ans plus tard, une propriété du Ministère de la Guerre. Bombardé en 1945 par les Américains, le donjon et les bâtiments autour en ressortirent presque intacts. Depuis l’apogée du cinéma japonais dans les années 50-60, tous les réalisateurs se tournèrent vers Himeji pour filmer un château, au point qu’il devint l’emblème des châteaux du pays. Après 5 ans de longs et coûteux travaux, l’UNESCO finit de le restaurer intégralement en 2015. Il est aujourd’hui aussi beau qu’il le fut par le passé.

Himeji répond comme les autres aux plans de 3 maru, mais d’une manière hautement plus sophistiquée. Tout d’abord, la ville d’Himeji possédait une première enceinte qui n’existe plus aujourd’hui. Autour du château une douve protège la seconde enceinte. À l’intérieur de celle-ci, on a du mal à dire quand commence la troisième tant celle-ci est multiple et mélangée avec ce qui est en réalité un 4° maru au plus près du donjon principal.

Mieux encore, ces différentes enceintes ne sont pas rectilignes, mais forment de nombreux angles, murs et fenêtres par lesquels observer tous les mouvements. Ce véritable labyrinthe de murs de défense oblige quiconque à emprunter un chemin d’accès compliqué, où à tout moment vous êtes face à une meurtrière. Ce chemin passe par différentes portes qui sont de plus en plus basses et étroites afin d’arrêter rapidement la progression d’un cheval, de l’obliger de se mettre à pied, pour finalement baisser la tête pour franchir la dernière porte. De plus, les allées reviennent souvent sur elles-mêmes et progressent en spirale à l’approche du donjon. Comme il n’existait aucun plan du château, les ennemis se perdaient littéralement dans ce dédale sans même pouvoir approcher le cœur du complexe. Enfin, le château est construit sur une colline, ce qui lui permet d’obliger ses visiteurs à monter différentes volées de marches (qui ne sont pas de même largeur selon l’endroit où vous êtes) et d’être toujours dominé par les murs du donjon. Il est à noter enfin que chaque pierre des murs d’enceinte, pouvant aller jusqu’à plusieurs tonnes, est parfaitement agencée de manière à n’offrir aucune prise pour l’escalade.

Un complexe défensif sophistiqué

Comme pour les châteaux forts européens, une douve extérieure protège le mur d’enceinte. Mais ici il y’avait trois douves larges de 20 à 34m, et 2,7m de profondeur en moyenne. Cet agencement d’eau est énorme comparé à ce que l’on connaît sur notre continent. Même si la douve extérieure a été comblée aujourd’hui et que seule la douve intérieure est intacte, l’ensemble reste impressionnant à regarder. Sur le mur qui ceint les douves, ainsi qu’à l’intérieur du système de défense du château, on trouve régulièrement des yagura. Il s’agit de tours de garde dont le nom veut dire littéralement « entrepôt des flèches ». Une fois le pont passé, on se retrouve dans une vaste esplanade bordée de cerisiers, sur laquelle les armées et les cavaliers pouvaient défiler. Mais cet espace dégagé était bien sûr le premier piège concocté par les architectes, puisqu’aucun envahisseur ne pouvait se cacher des flèches. Il fallait parcourir plus de 200 mètres avant de se retrouver au pied du mur suivant. Tous les murs suivants (et ils sont nombreux) qui longent le chemin d’accès au donjon sont percés de meurtrières (sama). Il y’en a de plusieurs types : en rond, en carré et en triangle pour les arquebusiers et en fente pour les archers. Ces meurtrières se resserrent du côté du défenseur ce qui permettait de le protéger contre les projectiles venant de l’extérieur, tout en offrant un grand angle de tir à son arme.

Le chemin est également contrôlé par plusieurs portes (autrefois il existait 84 portes. Il en reste 21), qui sont toutes fortifiées. Double ou triples épaisseurs de bois, meurtrières et postes de garde à chaque fois, angles droits et cours intérieur fermées servant de sas de sécurité, il était impossible d’avancer rapidement vers le donjon sans devoir se battre à grandes pertes d’hommes. C’est particulièrement vrai lorsqu’on se rapproche du donjon. Parfois, grâce aux angles droits, les attaquants pouvaient se croire à l’abri d’un mur avant d’assaillir la porte suivante. Mais la présence de mâchicoulis (ishi otoshi mado) aux angles des murs indique tout le contraire. Provenant des hauteurs, les défenseurs pouvaient jeter des pierres et de l’eau bouillante[i] sur tous ceux qui pensaient souffler un peu.

Un château à toute épreuve

Himeji est remarquable à plus d’un titre par sa taille, sa beauté, son système de défense… Mais ce qui est plus remarquable encore c’est qu’il résume à lui seul le génie de tout un peuple pour la fabrication de château que l’on appellerait aujourd’hui « durable ». Cela commence par la base. Afin que les châteaux de pierre ne s’effondrent pas dans un pays régulièrement victime de séismes, leur base au sol est évidée puis remplie d’énormes blocs de pierre qui montent haut au-dessus du niveau du sol. Ainsi, en cas de séismes la terre entre les blocs amortit une partie de la secousse et les gros blocs maintiennent une cohésion suffisante pour que le bâtiment ne s’écroule pas. Pour bien saisir la solidité de cette base, il suffit de se rappeler que malgré ses bombardements américains sur le château de Shuri (Okinawa), celle-ci n’a pas bronché. Dans cette base, on trouve aussi de nombreuses caves qui servaient de réserves pour le riz et les armes, afin de tenir un siège. Mais Himeji ne connut jamais d’attaque frontale de longue durée.

Si la base est en pierre, en revanche la tour du donjon est construite à l’aide d’une architecture en bois. L’art des menuisiers japonais est alors à son apogée et les poutres s’imbriquent parfaitement les unes dans les autres, permettant de monter trois étages. Le bois donne une certaine souplesse à l’édifice, mais la hantise devient alors le feu que les ennemis ne se sont jamais privés d’envoyer à coups de flèches. Pour se prémunir du feu, l’utilisation du plâtre en grande quantité (d’où la couleur blanche des murs) permit de faire des miracles pour se protéger des incendies et des insectes. Tous les toits, on l’a dit, sont recouverts de tuiles cuites à haute température, ne laissant aucun morceau de bois apparaître. Mais le plus intéressant est la fabrication des murs eux-mêmes à l’intérieur du donjon. La technique est la suivante : entre deux poutres on tend deux canevas de bambous et on remplit l’espace intérieur de torchis (terre et paille mélangée). Par-dessus les treillis de bambous, on étale une couche de terre, puis une autre de plâtre, car celui-ci adhère très bien à la terre contrairement à la chaux. Ainsi, on obtient des murs non inflammables, souples et résistants grâce aux bambous. De plus, ces matériaux conservent une certaine fraîcheur, ce qui n’est pas négligeable durant les étés étouffants qui règnent au Japon.

Une sobriété toute japonaise

Mais Himeji n’est pas uniquement un château de guerre. C’est également la demeure du daimyo local, de sa famille et de sa cour. Les salles à l’intérieur du donjon sont extrêmement sobres. De grands planchers en bois avec sur les murs d’immenses râteliers où déposer les armes. Au centre quelques pièces à vivre qui ne devaient guère servir aux nobles, sauf pour se protéger en cas d’attaque. D’ailleurs, la visite du donjon est aujourd’hui assez décevante vu la nudité des lieux[ii].

Les appartements à vivre se trouvent hors du donjon, dans une autre partie de la colline. Elle aussi bien défendue, cette partie du château comporte un jardin très soigné, quelques bâtiments d’habitations que longe un long mur de défense. Mais ce mur est si épais qu’il comporte également de nombreuses pièces à vivre. Ce qui surprend toujours dans les châteaux japonais est la sobriété des décorations et du mobilier, même lors des tentatives de reconstitution d’époque. Un panneau joliment peint, une table basse et quelques tatamis, voilà pour résumer grossièrement ce que l’on trouve dans ces châteaux. Lorsque l’on compare les grands châteaux du monde au 17° siècle par exemple, la Chine mais aussi tout le Moyen-Orient avaient depuis longtemps sombré dans les fastes et les dorures les plus compliquées qui soient et la France construisait les 2300 pièces du château de Versailles. La différence est de taille ! De plus, en Europe les châteaux n’étaient déjà plus que des lieux d’habitations pour les nobles, et avaient perdu leurs velléités guerrières. Pas au Japon. L’esprit du samouraï demeurait, posant son empreinte sur la vie quotidienne et imposant une sobriété de rigueur, afin de conserver à l’esprit qu’à tout moment une guerre pouvait éclater et qu’il ne fallait s’attacher à rien.

Toutefois, cette sobriété ne veut absolument pas dire que les intérieurs ou les éléments de décoration sont laids et sans intérêt, bien au contraire. Les objets sont raffinés et l’absence de surcharge décorative permet de faire ressortir la beauté des lignes architecturales et des œuvres d’art. Pour ne prendre qu’un exemple, regardons les toits. Comme pour tous les châteaux japonais de l’époque, le style « à la chinoise » avec les tuiles arrondies marquées d’un emblème et les coins remontés vers le ciel, est de toute beauté. Ces coins permettent d’avoir des lignes arrondies du plus bel effet. Mais à Himeji il fallait que ce soit mieux que partout ailleurs dans le pays, aussi l’une des particularités du lieu sont les shashi-gawara disposés sur le toit. Ces statues en forme de poissons ou de dauphins étaient censées protéger l’édifice contre les incendies. En réalité, il en existe sur d’autres temples et châteaux comme celui de Matsumoto par exemple. Mais qu’importe, ici ils sont énormes et ont été remplacés plusieurs fois dans leur histoire, ce qui montre l’évolution de la sculpture à travers le temps.

Si la plupart des châteaux japonais laissent rêveurs quand on les visite, Himeji soulève l’enthousiasme des touristes. Pour peu que vous le visitiez lorsque les cerisiers sont en fleurs sur la grande esplanade après la porte d’entrée, vous serez plongés dans l’histoire et dans la féerie du lieu. Pour en profiter pleinement, errez à travers les jardins et les allées pour remonter à l’époque des dames en fleurs et des guerriers aux deux sabres.

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  • [i] On sait maintenant que l’huile bouillante n’a été que très rarement utilisée par le passé pour défendre un fort, en raison de son coût prohibitif.
  • [ii] Je recommande le château d’Osaka ou d’Hiroshima pour voir davantage d’objets et mobilier.
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A propos de l'auteur

Nouvel utilisateur 951886

Depuis 30 ans, Ivan Bel pratique les arts martiaux : Judo, Aïkido, Kenjutsu, Iaïdo, Karaté, Qwankido et Taijiquan. Il a dirigé le magazine en ligne Aïkidoka.fr, puis fonde ce site. Aujourd’hui, il enseigne le shiatsu et la méditation qu’il exerce au quotidien, tout en continuant à pratiquer et écrire sur les arts martiaux du monde entier.

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