Aikido Belgique Interviews — 11 octobre 2013
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Dany-leclerre-portraitCe n’est pas tous les jours que l’on a l’occasion de déjeuner avec un Shihan, surtout quand celui-ci est le tout dernier à avoir été honoré de ce titre. Dany Leclerre, 7e Dan et Shihan donc, a bien voulu se mettre à table, au sens propre comme au figuré. L’actuel président de l’AFA (Association Francophone d’aïkido de Belgique) s’est livré sans complexe ni tabou sur des questions aussi bien personnelles que politiques et nous a parlé de son constat sur sa fédération et l’aïkido en Belgique. Voilà une bonne occasion de découvrir ce personnage de l’aïkido belge.

 

Dany Leclerre bonjour. Quand on regarde votre parcours, on a l’impression d’avoir affaire au premier de la classe : le plus jeune shodan belge, premier yondan Aïkikaï, premier 7e dan et enfin vous venez d’être nommé Shihan par l’Aïkikaï . Bon alors, surdoué ou chanceux ?

Dany Leclerre : Surtout chanceux d’avoir rencontré les bonnes personnes à des moments bien précis. Bien sûr mon engouement et mon engagement pour l’aïkido ont fait le reste, mais sans un bon échange avec les personnes que j’ai croisées, je n’en serais pas là aujourd’hui. Je pense vraiment que c’est de la chance. Et puis il y a la chance d’avoir eu la santé que mes parents m’ont donnée. Sans cela… Mais en me rappelant que j’ai été souvent le premier, je me demande si je n’ai pas été aussi le plus jeune bébé de Belgique (rires). Mais je dois préciser quand même qu’à l’école je n’étais pas le premier de la classe, mais plutôt le chef de bande….

La chance c’est une chose, mais je ne suis pas convaincu par votre explication. Car pour en arriver là, c’est aussi des années et des années de travail et de sueur.

D.L. : Oui, mais ça c’est dans mon tempérament. Quand je mets le doigt dans un système, je ne subis pas mais je m’engage. Mon astrologie chinoise est « tigre-capricorne »…. Ceci explique peut-être cela.

Vous avez reçu l’an dernier le titre de Shihan, ce qui n’est pas rien. Concrètement, qu’est-ce que cela a changé pour vous ?

D.L. : Pour moi cela n’a rien changé du tout.

Dany-leclerre-ken
Pas de nouvelles prérogatives ?

D.L. : Non, j’avais déjà reçu il y a quelques années l’autorisation du Doshu de nommer jusqu’au 4e dan Aïkikaï. J’ai surtout considéré cette nomination comme une récompense de la part du Hombu Dojo, moins pour moi d’ailleurs que pour ce qu’a réalisé l’aïkido belge depuis de nombreuses années. Si j’avais été dans un pays comme la France, eh bien je n’aurais pas été le numéro 1 dans la liste des « nominés » au titre de Shihan, mais le numéro 10 ou 11. En tout état de cause, pour moi c’est une reconnaissance du Hombu Dojo du travail accompli en Belgique pour l’aïkido. C’est d’ailleurs la grande différence entre ceux qui font de l’aïkido et ceux qui font l’aïkido. Ceci dit, j’ai été extrêmement ému quand j’ai reçu la lettre de l’Aïkikaï m’annonçant la nouvelle.

À propos d’émotion, j’ai assisté à la cérémonie de remise du titre par Christian Tissier Shihan, là aussi c’était émouvant.

D.L. : C’était très émouvant, surtout de le recevoir des mains de Christian Tissier, mon professeur et ami, et qui plus est le premier Shihan occidental. Donc tout un symbole là aussi. Cela aurait été plus honorable vis-à-vis du Doshu d’aller le chercher au Japon, mais compte tenu de mes obligations professionnelles, je ne pouvais pas me déplacer. Quinze jours plus tard, j’ai voulu partager un repas et refaire un cours avec Sugano Senseï, parce que je lui dois beaucoup également dans ma formation. Et puis, je n’en ai pas l’air, mais je suis un sentimental, et la reconnaissance c’est quelque chose d’important pour moi.

Après 43 ans passés sur les tatamis, j’imagine que vous avez des montagnes de souvenirs. Alors, on ne va pas tous les passer en revue, mais je voudrais vous en demander quelques-uns. Quel fut le premier senseï japonais que vous avez croisé ?

D.L. : C’était maître Noro, il venait régulièrement en Belgique au Budo Collège. J’avais 16 ou 17 ans et il me filait une trouille bleue. Il avait – et il a toujours – une présence et un charisme terribles. Je ne me souviens plus du nombre de fois où il m’a dit de me tenir droit (rires). Il a même confié à mon professeur de l’époque que je ne ferai jamais rien de bon en aïkido, que j’avais du plomb dans la tête et dans le derrière… C’est peut-être encore vrai… Un grand monsieur de l’aïkido qui m’a laissé de sacrés souvenirs.

Votre première rencontre avec Sugano Senseï ?

D.L. : Là c’était une rencontre étonnante. Nous avons eu la présence de Sugano Senseï en Belgique grâce à l’intervention de maître Tamura. À l’époque, nous étions encore une seule et même fédération nationale, nous n’avions pas encore, hélas, dû nous séparer (Flamands / Wallons) suite aux décisions de nos politiciens. Nous avions donc suffisamment de finances pour faire venir à demeure un Shihan japonais. Tamura Senseï nous a alors dit qu’il connaissait quelqu’un de bien qui voulait s’installer en Europe et c’est comme ça que Sugano Senseï est arrivé à Bruxelles. Il y donnait son premier cours et je suis monté le voir avec mon ami de toujours, François Warlet, 6e dan Aïkikaï et président de la commission fédérale des grades. Quand j’ai vu la stature de Sugano Senseï – à l’époque, il flirtait avec les 100 kg – la taille de ses poignets et de ses avant-bras, ses longs cheveux et sa grosse barbe noire, j’ai vraiment été très impressionné. Il faut dire que ça nous changeait un peu du gabarit de Tamura Senseï ! J’ai dit à François : « et si on regardait d’abord ? ». Il m’a répondu : « attends, on n’a pas fait 200 km pour rester sur le banc. Allez on monte sur le tatami ». Et c’est ainsi qu’au deuxième mouvement du cours, Sugano Senseï m’a pris comme uke et cela a duré huit ans. Voilà. Ce jour-là je m’en souviens comme si c’était hier (rires)

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(depuis la gauche, en 2nd son excellence l’ambassadeur du Japon en France M. Iimura,
Christian Tissier puis Dany Leclerre)

La première fois avec Christian Tissier Shihan ?

D.L. : La toute première fois, c’était au congrès de la Fédération Internationale d’aïkido (FIA), au stade Pierre de Coubertin à Paris en 1980. Là je l’ai rencontré comme pratiquant et non comme professeur. Il devait tout juste être rentré du Japon, je crois. Je servais d’uke lors des cours des maîtres présents, comme Tamura, Sugano, Kanetsuka, et Christian est venu spontanément m’inviter pour travailler avec lui. Je ne savais pas du tout qui il était, mais en travaillant avec lui je me suis dit : « sapristi, il y a des chevaux sous le capot de ce type-là ».

Plus tard, quand je suis rentré du Japon en 88, j’étais quelque peu perturbé et je passais par un grand questionnement sur ma poursuite ou non de l’aïkido. J’étais perdu et alors quelqu’un m’a dit : « mais va chez Christian Tissier à Vincennes ». Je l’ai appelé pour demander si je pouvais venir suivre un de ses stages à et j’ai été très bien accueilli. C’était donc la toute première fois que je le voyais en tant qu’enseignant et j’ai été tout de suite extrêmement impressionné par sa présence, sa technique, sa pédagogie, son approche et son attention des gens. Sa volonté de donner et surtout le niveau de ses élèves sur le tatami ! Et voilà comment je suis devenu un élève et, au fil du temps, un ami de Christian Tissier Shihan. C’est vraiment un grand Monsieur qui gagne a être connu y compris dans la « vie civile ».

Quel est le maître qui vous a le plus étonné ?

D.L. : Ah ! Ils ont tous leur particularité et ils m’ont tous étonné à un moment ou un autre. Que ce soit Noro, Tamura, Sugano, Tissier, ils m’ont tous beaucoup apporté, chacun à leur manière et chaque fois à une époque différente de mon étude de l’aïkido. Bien sûr certains m’ont déçu aussi mais bon, le temps et les gens changent. Mais ils m’ont tous laissé une trace, c’est sûr, parce que pour en arriver là où ils sont, ce n’est pas un hasard, il faut des qualités hors du commun.

dany-leclerre-kokyunage

Pour mieux vous cerner, on sait que vous êtes complètement impliqué dans l’aïkido belge, mais parallèlement vous avez aussi un métier prenant. Comment faites-vous pour concilier les deux ?

D.L. : Effectivement, c’est un vrai problème et c’est de moins en moins facile ! Je suis manager pour la Belgique et le Luxembourg dans une multinationale suédoise. J’ai un agenda où je ne sais pas glisser une feuille de papier à cigarettes. De plus maintenant je suis grand-père alors il faut rééquilibrer tout cela. On n’a qu’une vie et cela passe vite. Avec l’âge les priorités changent, on n’a plus trop besoin de se soucier de sa carrière et donc il faut réorienter les choses.

Je parlais d’implication, car vous êtes le président de l’AFA, vous avez été président du Belgian Aïkikaï, de la Commission Fédérale des Grades, membre de la Commission Technique de la FEA avant d’en partir. Mais c’est un véritable sacerdoce !

D.L. : Oui, et puis je suis tombé dans l’aïkido à l’âge de 14 ans. Avec mon tempérament qui aime que les choses bougent, évoluent, je n’ai pas pu m’empêcher d’essayer de faire avancer l’aïkido en Belgique. Je n’ai pas de mérite particulier sur ce point, car c’est vraiment dans mon caractère. Quand je suis dans quelque chose, je m’implique, je fais tout bouger, c’est plus fort que moi (rires). Donc, mon envie, associée avec les gens que j’ai rencontrés, a fait le reste.

Je me suis amusé à sonder les personnes qui vous connaissent bien, vos amis, mais je ne dirai pas qui. Il en ressort les qualificatifs suivants : fier du travail accompli, pas facile, direct, omniprésent et exigeant. Vous vous reconnaissez là-dedans ?

D.L. : Fier non, je dirai plutôt satisfait. En effet, quand je me fixe des objectifs, je vais me battre pour les atteindre. Donc oui, une fois la tâche accomplie je suis satisfait. Et si je rate mon coup, au moins j’aurai tout fait pour arriver, donc je n’aurai rien à me reprocher. Je suis exigeant certes, mais d’abord et avant tout avec moi-même avant de l’être avec les autres. Mais lorsque je demande quelque chose avec une limite de temps, je tiens à ce qu’on respecte les engagements pris en temps et en heure. Mais en termes de qualificatifs, on m’a aussi appelé Benito, Napoléon, etc. Quand on est dirigeant, on est la cible et on cristallise les rancœurs, mais cela ne me dérange pas.

Dany-leclerre-pensees

Entre le caractère franc et direct qui est le vôtre et le rôle de dirigeant, n’êtes-vous pas parfois obligé d’arrondir les angles, de composer ?

D.L. : Je dis toujours franchement ce que je pense, mais il y a aussi l’art et la manière d’amener des idées. Nous sommes une fédération reconnue par le Ministère des Sports. Cela implique que nous devons régulièrement changer nos statuts pour rester en conformité avec les décrets ministériels. À chaque fois il faut faire une assemblée générale et là il y a toujours des responsables de clubs pour essayer bloquer, qui ne voient pas l’intérêt de ces changements ou qui pensent que cela entrave leur liberté. L’intérêt, il est facile à comprendre : si on ne respecte pas certaines règles strictes, la fédération risque de perdre sa reconnaissance officielle, le label du Ministère, les subventions, tous les avantages qui en découlent, etc. Donc il faut expliquer et argumenter. La majorité des gens ne sont pas fous non plus et en expliquant bien, ils comprennent où est l’intérêt de la fédération et de l’aïkido.

Parlez-nous à présent de l’AFA. Quelle est la situation de la fédération en ce moment ?

D.L. : L’AFA se porte bien. Elle comporte une cinquantaine de clubs, avec environ 3000 membres (chiffre de 2006, ndr), ce qui fait des clubs de bonne taille. Sincèrement, je préfère avoir un club de 150 personnes que 10 clubs avec 15 pratiquants. C’est plus intéressant pour l’échange, pour la pratique, pour les stages. Nous avons beaucoup de yudansha, de nombreuses personnes qui vont régulièrement à l’Aïkikaï pour y étudier, nous avons de plus en plus de 3e et 4e dan de qualité, donc tout va bien. Au sein de la fédération il y a des gens qui suivent l’enseignement de Sugano Senseï, ou de Christian Tissier Shihan, il y en a même qui ne suivent que Tamura Senseï, mais bien heureusement la grande majorité font tous les stages, et c’est très bien. Que l’on ait des préférences personnelles, d’accord, moi aussi j’en ai, mais il faut rester l’esprit ouvert et être curieux, aller voir, expérimenter tout ce qui passe à sa portée.

Pour les Français habitués aux gros chiffres, je précise que la Belgique est le deuxième pays européen en nombre de pratiquants d’aïkido et en pourcentage de population.

D.L. : Oui d’ailleurs, si on ajoute les Flamands on monte à 5000 pratiquants. Avec 11 millions d’habitants, nous sommes, je crois, la troisième nation représentée, proportionnellement parlant (La France est la première nation d’aïkidoka, proportionnellement et en chiffres absolus, ndr).

En tant que président, quels sont vos désirs, vos attentes et vos inquiétudes ?

D.L. : Les désirs, je dirai surtout qu’il y ait la bonne relève administrative qui se présente pour reprendre le relais. Moi avec d’autres de la même génération, cela fait 30 ans que nous gérons les choses, il est temps que cela change. La relève technique est là, aucun souci de ce côté. Mais pour le travail le plus ingrat, l’administratif, le financier, il nous faut du sang neuf. Mélangé avec notre expérience, on pourrait s’assurer de former les cadres pour l’avenir. Alors ça commence tout doucement, avec deux ou trois jeunes qui prennent les choses à bras le corps, mais ce n’est pas encore suffisant, bien que cela me fasse très plaisir.

Pour ce qui est des inquiétudes, je n’en ai pas. C’est vrai que dans un milieu comme le nôtre il y aura toujours une fédération, un microcosme de la vie. C’est un peu comme dans Blanche-Neige et les 7 nains : les 7 nains représentent bien les différentes personnalités que l’on peut avoir dans un groupe, on ne peut pas y échapper. Il faut espérer qu’ils puissent quand même continuer d’habiter la même maison (mais je vous citerai pas les noms des « simplets »….)

Je lisais dans un article – un peu daté aujourd’hui – qu’il n’y avait pas assez de stages au sein de l’AFA. Vous êtes d’accord avec cela ?

D.L. : Non, au contraire, je trouve qu’il y en a beaucoup trop. Le problème est qu’il y a énormément de stages privés. En tant que président je ne veux pas mettre de quota aux stages privés, mais comme les pratiquants ne peuvent pas étirer le temps ni l’argent pour suivre tout le monde et partout alors ils se dispersent. On constate par conséquent un peu moins de présence belge sur les stages officiels de la fédération, parce que les pratiquants préfèrent peut-être suivre les stages privés….

Le problème qui en découle c’est que pour passer un grade dan, il y a un quota de stages à avoir. Nous allons donc revoir ce quota pour les stages de la fédération pour obliger à une plus grande présence des pratiquants et professeurs à ceux-ci. Pourquoi ? Parce que c’est là que les membres de la commission fédérale des grades sont présents, qu’ils peuvent rencontrer et pratiquer avec les futurs candidats et donc se faire une idée de la personne qui ne se résume pas au seul moment du passage de grade.

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À propos de stage, vous venez de lancer un stage à quatre têtes, avec Louis Van-Thieghem, Aziz Belhassane et François Warlet, tous 6e Dan Aïkikaï. Comment ça se passe ?

D.L. : Il faut savoir que tous les quatre nous avons le même cheminement, la même histoire et le même nombre d’années, à peu de chose près. Nous avons fait toute l’Europe pour suivre Tamura Senseï et on se retrouvait tous les jours auprès de Maître Sugano. Contrairement à ce que certains pourraient penser ou colporter de manière négative, nous sommes de vrais amis, avec un grand A. Cela a permis de faire taire les rumeurs comme quoi on ne s’entendait pas parce que certains sont plus aux stages de Sugano ou d’autres à ceux de Tissier. L’amitié profonde est là. Donc ce stage est plaisant et très constructif pour les élèves.

Il faut préciser que ce stage a une particularité, c’est que pédagogiquement, vous vous lancez la balle les uns aux autres.

D.L. : Ah oui ! C’est très amusant. En fait, il y a deux jeux pour nous quatre à travers ce stage. Un : c’est le tirage au sort qui décide, au fur et à mesure du stage, de qui va faire le premier cours, puis le second, etc. Comme ça personne ne sait à l’avance qui va intervenir et quand. Les pratiquants sont obligés de venir pour nous quatre et ne peuvent pas faire de choix. Deux : le défi c’est qu’il doit exister un fil conducteur. Donc le deuxième intervenant doit rebondir sur ce qu’a fait le premier, puis le troisième fait de même sur le second, et ainsi de suite. C’est très amusant, enrichissant, autant pour nous que pour les pratiquants, que l’on voit d’ailleurs se régaler.

En Belgique comme dans les autres pays, il existe plusieurs fédérations et groupes d’aïkido. Quelles sont vos relations avec les autres ?

D.L. : Pour ce qui est de la VAV (la fédération flamande de Belgique, ndr), nous avons des liens d’amitié très forts, qui datent de l’époque où nous étions tous ensemble sous l’égide de Sugano. Je voudrais sincèrement renouer les fils aujourd’hui et recréer des activités communes. Nous faisons tous les deux partie du Belgian Aïkikaï. Mais alors que nous, nous sommes ouverts à un grand nombre de senseï, eux sont restés exclusivement tournés vers un ou deux Senseï et cela ne leur a pas porté chance. Et c’est un peu normal, parce que malgré tout, on ne peut pas empêcher qui que ce soit d’aller voir ailleurs et d’essayer d’autres formes de pratiques.

Pour ce qui est d’Aïkilibre (groupe indépendant en Belgique, ndr), le groupe est tout d’abord très petit au niveau du nombre de clubs et de pratiquants et sincèrement je me demande où est leur liberté ? D’ailleurs sur leur site je vois qu’ils n’affichent pas tous les stages, y compris ceux de Sugano Senseï, etc… Je ne comprends pas que l’on puisse s’appeler « Aïkilibre » et ne pas mettre toutes les annonces sur son site pour informer leurs membres d’aller pratiquer partout en toute… liberté ! À mon sens c’est liberté oui, mais très surveillée et limitée.

L’EPA-ISTA, que l’on connaît, est issue d’Alain Peyrache. Nous avons eu des personnes qui nous ont quittés pour aller dans ce groupe, souvent parce qu’ils ratent des grades ou pour ne pas subir les contraintes légales imposées par le Ministère. Bon, soit. Ils sont shodan chez nous et passent directement yondan là-bas… il faut bien les récompenser… Après quelque temps, ils s’aperçoivent qu’ils ne sont pas si bien et veulent réintégrer l’AFA. Et là cela pose un souci parce que pour nous ils sont encore premier dan, pas quatrième… Donc, moi je veux bien faire grandir l’AFA, mais pas à n’importe quel prix. Cela m’agace d’avoir affaire à des gens qui partent et reviennent. Il faut savoir ce que l’on veut.

Enfin, il y a l’autre fédération, l’UBeA (seconde fédération de Belgique, dans la ligne de Tamura Senseï, ndr). Je voudrais tout d’abord préciser qu’il n’y a pas vraiment photo entre le nombre de pratiquants et de yudansha de l’AFA comparé à l’UBeA. Par ailleurs l’AFA est la seule fédération reconnue par le Ministère des Sports de la Communauté Wallonie-Bruxelles de Belgique, reconnue par le Comité Olympique et Interfédéral Belge, membre de l’AISF (Association Interfédérale du Sport Francophone). Seule fédération reconnue par l’Aïkikaï de Tokyo, membre du Belgian Aïkikaï, seule fédération reconnue par la Fédération Internationale d’aïkido (FIA). À leur sujet, je dois dire une chose : à plusieurs reprises je leur ai proposé de dissoudre nos deux fédérations pour qu’ensemble nous trouvions un nom et une organisation commune, une seule fédération. Non pas parce que je les considère comme des concurrents, mais parce que je trouve que ce serait une bonne chose pour le futur de l’aïkido. Eux aussi leurs dirigeants arrivent en bout de course, eux aussi auront le problème de la relève administrative. Ils n’ont jamais accepté, sans doute parce qu’ils ont peur de se faire manger et de ne pas avoir le droit à la parole. C’est faux, parce qu’avec notre système démocratique d’élections des représentants par province lors de nos AG, ils pourraient avoir des places au conseil d’administration, il n’y a pas de problème. D’ailleurs si dans ce cadre, le prochain président devait sortir des rangs de l’UBeA, cela ne me pose aucun souci. Bien au contraire, ce serait une belle leçon de démocratie. La technique c’est autre chose. Mais tant qu’ils disent la vérité, que c’est de l’info et pas de l’intox, cela ne me dérange pas. À mon sens, pour le profit des deux fédérations, une seule entité me semble être la meilleure chose pour le futur de l’aïkido belge. Je ne parle pas d’un organe faîtier comme l’UFA en France, mais bien d’une seule fédération nationale. Ou alors je me trompe : cela ne marche pas trop bien en France, cela ne marcherait pas en Belgique non plus, c’est de l’artificiel.

Pour en terminer sur ce sujet, je voudrais quand même rappeler que lorsque Sugano Shihan résidait en Belgique ( 1980 à 1988), Mr Lindebrings ( président de l’UBeA à l’époque) et moi-même avions conclu un accord de collaboration du passage de Sugano S. dans les dojos de l’UBeA et que cela fonctionnait bien.

Vous ne jugez donc pas que les deux fédérations soient irréconciliables ?

D.L. : Non, pas du tout. Bien souvent les problèmes de rencontre entre les fédérations, ici comme ailleurs, ce sont des problèmes de personnalités qui sont là depuis longtemps. Les anciens conseillers ou la garde rapprochée bloquent les réconciliations. Il faut voir que certaines personnes se font valoir grâce à leur position. Ils sont numéro 1 ou 2 dans un petit groupe et ils ne seraient que numéro 5 ou 6 dans un groupe plus grand et ça, ce n’est pas bon pour l’ego. Mais ce n’est pas cela qu’on vise dans l’aïkido. L’intérêt supérieur c’est le développement de l’aïkido, pas sa position à soi. Et puis il y a le problème des grades Aïkikaï…

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(Dany Leclerre au premier plan, transpirant comme tout le monde au stage de Wégimont 2009)

Vu de l’extérieur, on a l’impression que l’aïkido belge a un vrai potentiel, mais se développe lentement. Est-ce votre sentiment ?

D.L. : Il faut dire que l’aïkido est considéré comme un sport de loisir et n’a donc pas de compétition. Du coup, en Belgique où l’on ne jure que par le football et le cyclisme, nous sommes vraiment les parents pauvres. C’est la croix et la bannière pour qu’un média s’intéresse à nous et fasse un article. En France il y a de nombreux médias spécialisés dans les arts martiaux, mais la presse généraliste fait facilement des comptes-rendus sur l’aïkido. Pas ici. Donc pour se faire connaître, pour la promotion de l’aïkido, c’est difficile.

Maintenant, vu le pourcentage de pratiquants par rapport à la population, je pense que l’on est arrivé à une stagnation. Il faut donc penser et trouver d’autres moyens, d’autres approches pour faire connaître l’aïkido. Faire croître l’aïkido n’est pas simple. Pourtant, côté technique, nous sommes assez privilégiés. Il y a de nombreux gradés de qualité, et nous avons également l’Allemagne, la Hollande et la France à deux heures de route, ce qui nous permet de suivre un grand nombre de stages importants. Nous recevons tous les ans des Shihan du Japon et d’ailleurs, nous avons donc la qualité. Celle-ci permettra forcément d’attirer plus de monde un jour, mais il faudra du temps et des volontaires pour s’impliquer dans cette mission.

Côté relation avec le Ministère des Sports, vous sentez-vous correctement soutenu ?

 D.L. : On ne va pas se plaindre, nous sommes dans une conjoncture délicate, ce n’est un secret pour personne et tous les ministères doivent réduire leur budget. En Belgique le sport n’est pas vraiment le parent favorisé, et en plus s’il n’y a pas de compétitions, on est le dernier servi. Mais on pourrait faire mieux si je pouvais passer plus de temps au Ministère. J’ai plein de projets en tête qui leur plairaient, mais je n’ai pas assez de temps pour cela.

Des élections auront lieu l’année prochaine. Est-ce que vous comptez vous représenter ?

D.L. : Aujourd’hui je n’en sais rien. J’avais déjà démissionné en juin dernier de mon mandat précédent, mais à la dernière assemblée générale du mois de février, il y a eu un changement-surprise et le président par intérim n’a pas été reconduit dans sa position. Du coup l’assemblée générale et conseil d’administration m’ont demandé de revenir sur ma décision jusqu’à l’année prochaine et de reprendre les rênes de l’AFA. Donc en ce moment je suis plus en train de penser à préparer la relève plutôt qu’à ma propre succession.

Mais fondamentalement, je me verrais plutôt à un poste de relations publiques pour laisser à d’autres la présidence tout en continuant à pousser la fédération, à proposer des projets de communication. Le marketing, le contact, les relations publiques etc… c’est aussi ma formation.

Comment voyez-vous l’AFA dans 10 ans ?

D.L. : Mon souhait est surtout de développer l’aïkido, sans forcément être dans le cadre strict de l’AFA. Il y a beaucoup de gens qui ne connaissent pas du tout et qui trouveraient beaucoup de bien-être à pratiquer. Il faut aller les chercher. Mais pour l’AFA, je ne sais pas. Peut-être que je ne vois pas l’AFA dans 10 ans, mais une structure unie pour le bien de l’aïkido.

Revenons-en au pratiquant que vous êtes. Qu’est-ce qui vous motive à enfiler encore et toujours votre keikogi après tant d’années ?

D.L. : D’abord, il faut bien dire qu’avec l’âge je choisis mes stages et que même dans ces stages, je ne fais pas toujours toute la durée, car il faut équilibrer avec la vie de famille. Mais sincèrement, à chaque fois que je mets mon keikogi, avant de monter sur le tatami j’ai une boule au creux de l’estomac, une émotion qui est la même qu’à mes débuts. Comme à mon premier rendez-vous amoureux… Cela n’a pas changé. Je ne sais pas si les autres gradés ressentent cela, mais pour moi c’est toujours la même sensation, c’est bon signe non ?

Mais, c’est l’esprit du débutant ça !

D.L. : C’est ça ! C’est pourquoi je m’efforce toujours de monter sur le tatami comme si c’était la première fois. C’est pour moi le seul moyen de progresser. Je redécouvre des choses de cette manière. C’est un bon conseil que je donne à tout le monde. Et puis il ne faut pas aller dans un stage pour regarder passivement, mais pour voir ce qui s’y fait avec un œil neuf et actif. Enfin, je prends toujours un plaisir fou à travailler avec les jeunes qui montent, les sentir progresser, les guider, et c’est un grand plaisir à chaque fois. C’est une grande motivation.

Sugano-shihonage
(Sugano Sensei, sur shihonage)

Après que Sugano est parti aux États-Unis, vous avez eu une période de doutes où vous avez failli tout arrêter. Quelles sont les questions que l’on se pose à ce moment-là et qui permettent de faire le tri et de rebondir dans la pratique ? Bref, comment faire sa traversée du désert ?

D.L. : Chez moi c’est à l’instinct que cela se fait. Notamment après un stage, la satisfaction d’avoir bien appris, d’avoir progressé, mais aussi de réaliser combien nous sommes loin de la perfection et de la recherche encore à accomplir, tout cela nous permet de donner un élément de réponse sur son désir de poursuivre ou non. Il faut donc aller se questionner au fond de soi-même. Sans vouloir être trivial, pourquoi un homme quitte-t-il sa femme pour une autre ? Sans doute parce qu’il n’a pas trouvé ce qu’il cherchait au fond de cette relation. Pourquoi est-ce qu’on déménage après 10 ans passés dans une maison ? Peut-être parce qu’on en a marre là aussi. Alors, ce n’est pas très philosophique ce que je dis, mais c’est la vie qui est ainsi faite. Rien n’est figé dans la vie. En aïkido c’est souvent la relation à l’autre, et en particulier à son professeur, qui fait la différence. Pour moi à chaque fois ça a été « de tripes à tripes » (allusion à l’expression isshin denshin, d’âme à âme, ndr). La rencontre avec l’autre.

Selon mon petit rituel de fin d’interview, je vais vous demander si vous avez un petit message personnel à donner à nos lecteurs ?

D.L. : Je redis ce que j’ai dit tout à l’heure. Il faut remonter sur le tatami avec l’esprit du débutant et apprendre à voir vraiment. Si vous passez tous les jours devant un arbre, vous ne le remarquez même plus, même lorsque vous vous abritez dessous. Et puis un jour vous le regardez vraiment et vous vous dites : « mince, il est beau cet arbre ! ». Et bien j’aimerais que tous les pratiquants, peu importe leur niveau ou leurs années de pratique, descendent chaque fois du tatami après un cours en se disant : « ah, qu’est-ce que c’est beau l’aïkido ! ».

Merci beaucoup pour ces mots qui, je l’espère, résonneront longtemps à l’oreille des pratiquants.

D.L. : Avec plaisir.

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Depuis 30 ans, Ivan Bel pratique les arts martiaux : Judo, Aïkido, Kenjutsu, Iaïdo, Karaté, Qwankido et Taijiquan. Il a dirigé le magazine en ligne Aïkidoka.fr, puis fonde ce site. Aujourd'hui, il enseigne le shiatsu et la méditation qu'il exerce au quotidien, tout en continuant à pratiquer et écrire sur les arts martiaux du monde entier.

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