Ryu et arts martiaux — 20 octobre 2014

donga7Aux confins de l’Éthiopie existe un art martial africain du peuple d’éleveurs des Suri. Appelée « lutte Surma », cela consiste en un affrontement au bâton très violent. Seuls les plus forts et les meilleurs l’emportent. C’est au hasard d’une exposition photo absolument admirable à Bruxelles (au Hangar 18, place du Châtelain – à ne pas manquer), que je suis tombé sur une image qui m’a intrigué. Un combat de bâton en Éthiopie où l’on voit des hommes se frapper à l’aide de grands bâtons de 2 mètres de long. En discutant avec Benoît Féron le photographe, je découvre la donga, un art martial particulièrement violent.

(c) photo : Benoît Feron

Donga, lutte au bâton – (c) photo : Benoît Feron

Les Surma (ou Suri) représentent une ethnie africaine du sud Soudan et Sud-Ouest Éthiopie. À la fin des récoltes, les hommes commencent penser à autre chose, notamment à se faire valoir et séduire une femme pour se marier. Les anciens, les guérisseurs et les sages donnent alors une date pour que débute la Donga (aussi appelée Sagenaï). La veille de la rencontre, ceux qui ont accepté de combattre doivent suivre des rituels, dont une purge. La purge se fait en buvant une décoction à base d’un arbre spécial et d’eau. La boisson les fait vomir pour les purger de leurs impuretés. Puis ils jeûnent jusqu’au lendemain matin. Là, ils complètent leur petit déjeuner avec du sang de vache pris à la jugulaire ou dans un bol. Ce sang leur apporte la force, le courage et aussi un gros apport en nutriments et hormones.

Les jeunes hommes, mais aussi les plus anciens, se réunissent dans un champ pour s’affronter. Seuls les hommes adultes peuvent participer. Ils se munissent d’un bâton très dur, généralement en acacia séché et écorcé, qui est sculpté à son extrémité en forme de phallus. Par famille, clan ou village, ils se rassemblent puis se peignent le corps afin d’impressionner leurs adversaires. Ensuite ils marchent et courent ensemble, en chantant, pour se donner du cœur et s’encourager.

(c) - photo Marco Paoluzzo

Bâton à la pointe sculptée (c) – photo Marco Paoluzzo

L’équipement, outre le bâton, peut être complété par des protections. Celles-ci sont en fibres végétales tressées assez épaisses qui couvrent la tête entière ou à moitié, une partie de la jambe ou de la cuisse. Mais ces protections ne sont pas obligatoires. Pourtant, les corps sont nus ou à peine couverts d’un vêtement drapé autour du corps qui ne protège pas de la morsure des coups. Plus on est dénudé, plus on montre son courage.

Les règles du combat sont simples. Deux hommes s’affrontent, il ne peut y avoir que des duels à deux personnes. Le combat s’arrête dès que l’un tombe, montre qu’il veut s’arrêter, notamment en mettant un genou à terre. Il est strictement interdit de frapper un homme à terre ni d’utiliser aucune autre arme que le bâton (pas de coup avec le corps). Tous les coups sont permis et portés à pleine puissance. Toutefois, en observant les vidéos ci-dessous, vous observerez que les piques (tsuki en japonais) ne sont pas ou peu utilisés et qu’aucun coup au sexe ne semble être porté. Le but est de montrer sa virilité, pas d’en priver l’adversaire. On voit aussi beaucoup d’hommes arriver l’un contre l’autre pour casser la distance d’utilisation du bâton, afin d’avoir un court répit. Si un combattant s’acharne sur un autre, les anciens ou le groupe en général les séparent rapidement. Il faut dire que la donga peut servir de cérémonie de règlement de litiges. Dans ces cas-là, le combat est plus âpre que jamais, car le ressentiment et la colère s’en mêlent. D’où l’importance du rôle des anciens qui servent d’arbitres.

(c) photo Lars-Gunnard Svärd

Posture prêt à frapper – (c) photo Lars-Gunnard Svärd

Avant de débuter un combat, deux hommes s’approchent et se jaugent par quelques pas et manœuvres au bâton, mais sans donner de coup. S’ils pensent avoir trouvé un adversaire à leur taille, alors tout part très vite. Le combat est bref, mais les coups sont terribles. Imaginez un instant qu’à l’entraînement au dojo votre professeur vous demande de vous frapper au jô ou bô sans retenue. Qui d’entre nous serait véritablement partant ? Cela fait prendre conscience du courage de ces hommes surnommés les « samouraïs noirs », même si l’alcool absorbé et les chants échauffent les esprits. Il faut bien dire que les dégâts sont nombreux et que le sang coule. Les os, surtout les petits os du poignet, de la clavicule ou de la rotule sont rapidement cassés. Mais en cas d’acharnement, c’est le crâne qui casse. Si les blessés sont légions, la mort arrive aussi parfois, notamment quand le foie ou la rate éclatent ou qu’un coup est porté à la nuque et la brise. Si une personne est vaincue par abandon du combat, elle n’aura aucune récompense. Si elle meurt, sa famille doit être dédommagée par le don d’une 20aine de vaches ou d’une femme. Mais dans tous les cas, personne ne montre sa souffrance ni ne se plaint. Ils gardent le sourire et montrent fièrement leurs blessures.

(c) - Eric Lafforgue

Blessures après le combat – (c) photo Eric Lafforgue

Les vainqueurs ont le droit alors de choisir une jeune femme, qui peut de son côté refuser la proposition. En offrant un collier au guerrier qu’elle glisse sur son bâton, la jeune femme accepte de passer un moment intime avec le guerrier. La sexualité des jeunes femmes est libre chez les Suri, tant qu’elle n’est pas mariée. Après, la fidélité est de mise.

N’en doutons pas un instant, ces hommes sont des guerriers au sens premier du terme. Dès l’enfance ils s’entraînent peu à peu à la technique du bâton. Hélas, ces combats rituels sont de plus en plus organisés pour le plaisir de touristes cruels qui payent pour voir d’autres hommes se battre jusqu’au sang. Les Suri sont également menacés par la construction de nombreuses routes réalisées par des sociétés chinoises, afin de désenclaver le pays et de drainer les masses paysannes vers Addis-Abeba, la capitale éthiopienne. Les jeunes qui reviennent de la ville refusent de se battre pour un honneur qu’ils ne comprennent plus. Enfin, le conflit du Sud Soudan a inondé la région de kalachnikovs AK47 et les conflits se règlent de plus en plus par des affrontements à l’arme automatique qu’au bâton.

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Je vous encourage à regarder le reportage-photo d’Eric Lafforgue ici, ainsi que la vidéo ci-après. Sachez qu’il y a en plusieurs comme ça sur Google vidéo qui donne une bonne idée de la brutalité de la donga.

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A propos de l'auteur

Nouvel utilisateur 951886

Depuis 30 ans, Ivan Bel pratique les arts martiaux : Judo, Aïkido, Kenjutsu, Iaïdo, Karaté, Qwankido et Taijiquan. Il a dirigé le magazine en ligne Aïkidoka.fr, puis fonde ce site. Aujourd'hui, il enseigne le shiatsu et la méditation qu'il exerce au quotidien, tout en continuant à pratiquer et écrire sur les arts martiaux du monde entier.

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