Non classé Réflexions — 13 juin 2015
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Yan-zijieEn trente années de pratiques martiales, mon expérience directe de l’enseignement martiale reste assez mince. En revanche, en tant qu’étudiant quasi permanent, j’ai pu croiser un grand nombre de maîtres asiatiques. Les différences dans l’enseignement sont légion et toutes trahissent le contexte culturel dans lequel l’enseignant a grandi. Et ces différences sont aussi larges que le continent Eurasie.

Plus d’une fois dans son parcours martial, l’étudiant est parfois surpris, agacé, découragé ou comme absent face à un maître asiatique. Pourquoi de telles réactions ? Parce que par rapport à des professeurs occidentaux, il y a un gouffre dans l’approche éducative. J’ai conscience d’enfoncer des portes ouvertes en disant cela, mais parfois en énonçant des évidences ont en fait ressortir d’autres.

Enseignement occidental

L’Occidental est habitué à une approche – peu ou prou – scientifique. Il a besoin de décortiquer en petits morceaux pour comprendre la mécanique générale d’un mouvement. Du coup, il va étudier toutes les facettes du mouvement proprement dit, puis s’il approfondi, va changer son regard en le posant sur différents niveaux : anatomique (compréhension des muscles en jeu), psychologique (comment réagir face à l’agression), émotionnel (quels sont ses ressentis intérieurs et ses peurs), et pourquoi pas énergétique, logique, mystique, physiologique, philosophique, artistique, j’en passe et des meilleurs. On peut donc dire que l’Occidental à une approche analytique de la technique martiale. Le résultat est qu’on obtient de très bons techniciens maritaux. Il m’a été donné parfois de voir des maîtres japonais demander à leurs homologues européens comment expliquer tel ou tel mouvement ou comment le décomposer, car eux ne savaient pas le faire. La rationalisation a dû bon et permet surtout aux étudiants occidentaux de se construire sur un programme, avec des étapes bien réglées que sont les passages de grades.

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Second aspect de l’enseignement occidental : la pédagogie. Les sciences de l’enseignement ne datent pas d’hier certes, mais on fait un grand bond en avant depuis les années 70. Tout enseignant qui veut se donner un peu de mal peut facilement trouver des outils pédagogiques pour améliorer la transmission du savoir. Nombreux sont ceux qui disent ouvertement que si l’étudiant n’arrive pas à passer un grade, c’est lui qui est en échec, car il n’a pas su trouver les moyens adaptés à l’étudiant pour lui transmettre son savoir. Cette manière de voir la force donc à expliquer sans relâche, mais aussi à trouver des images, des symboles, des paraboles et toutes sortes de manières pour que le message passe. Bien sûr l’enseignant doit démontrer physiquement sa technique, mais il peut également s’appuyer sur des exercices divers, des jeux, des visualisations dans l’espace, des vidéos et des livres, autant de supports pédagogiques qui vont l’aider à délivrer la technique. Mieux encore, selon l’étudiant, il peut s’adapter et faire de l’enseignement différencié, ce qui est de loin le summum de l’enseignant.

Ce double aspect de l’enseignement à l’occidentale permet donc de travailler et d’étudier sur un contenu standardisé, dans une logique de construction progressive. A la fin il est évalué autant sur le mouvement technique que sur ses connaissances (à connaître les termes dans une langue qui n’est pas la sienne par exemple).

Enseignement oriental

L’Oriental est habitué à un esprit global où tout est en interaction. Il ne cherche donc pas a priori à comprendre les petits rouages d’une technique, mais plutôt à en saisir le sens dans un ensemble plus vaste qu’est son art martial. Et encore ! Les enseignants asiatiques peuvent très bien sortir du cadre de la discipline martiale pour montrer par l’exemple qu’elle s’inscrit dans un ensemble plus vaste encore qu’est au choix la société, les relations sociales, les vertus philosophiques et humaines, la nature, le Yin et le Yang, etc. Pensez à la cérémonie du thé. On parle de thé, mais les grands artistes martiaux asiatiques y ont trouvé moult choses qui entrent en résonnance avec leur pratique. Là aussi les exemples de certes sortes sont nombreux. On comprend dès lors que son approche holistique est macrocosmique tandis que l’Occidental avec son approche analytique est microcosmique.

Du coup l’enseignement à l’asiatique cherche davantage à transmettre des principes généraux, que le détail des techniques. Pensons à Ueshiba Morihei qui changeait complètement de technique à chaque fois qu’on lui demandait ce qu’était ikkyo ou iriminage. C’est seulement à l’arrivée de son fils que les techniques d’aïkido commencèrent à se figer, sans doute pour mieux être diffusée à travers le monde. C’est d’ailleurs le cas avec la plupart des arts martiaux qui se codifièrent dès lors qu’ils sortirent de leur berceau d’origine. Une autre chose importante pour un enseignant asiatique est les valeurs, généralement issue de la tradition confucéenne, de respect filial, de courage moral et physique, de soumission à l’autorité et aux ancêtres. Ces valeurs permettent de structurer la société et malgré la technologie, elle reste encore un point d’ancrage pour la plupart des extrêmes orientaux. On comprend mieux que cela ne badine pas sur un tatami avec la politesse, le respect dû au maître, et ainsi de suite. Mais par contrecoup, la technique n’est pas toujours la même d’un coup à l’autre, les variations sont nombreuses, ce qui rend fou l’esprit occidental qui cherche à tout cataloguer.

À l’inverse de l’occident, il n’existe pas de pédagogie en Asie, encore moins de pédagogie adaptative et différenciée. Traditionnellement le maître explique peu ou pas du tout. C’est à l’étudiant de capter ou non le mouvement. Or on sait bien aujourd’hui qu’entre l’apparence extérieure et la profondeur intérieure (ressenti, mobilisation subtile des muscles, intention) d’une technique, il y a un monde. Du coup, le seul moyen que l’étudiant – et l’enseignant aussi – a à sa disposition pour apprendre est la répétition, encore et toujours, jusqu’à ce que ça rentre. Ce n’est pas le problème du maître asiatique si vous ne comprenez pas, si vous ne captez pas la technique. Et cela reste vrai aujourd’hui dans tous les arts, pas uniquement martiaux. Cette manière de procéder n’est pas de l’enseignement au sens occidental du terme, mais plutôt de l’imitation. Le problème reste comment transmettre le fond et non pas uniquement la forme. Et bien pour lui, le fond réside dans les valeurs et les principes généraux.

Conclusions

La rencontre de l’Asie et l’Europe n’a pas toujours été sans conflit ni incompréhension. J’ai observé maintes fois à travers les arts martiaux ou les arts de soins ces mêmes réalités. Pour exemple il y a quelques temps j’assistais à un stage international de Shiatsu. Le senseï Japonais présent a fait une longue présentation (plus d’une heure) de son art sans mot dire. Du côté des étudiants occidentaux, beaucoup ne comprirent pas pourquoi on avait coupé la transmission du savoir comme on coupe un micro. Il y avait de quoi devenir fou quand on est soi-même enseignant et que l’on constate que le message ne passe pas et qu’il manque mille et un moyens et paroles pour améliorer la transmission. Mais le japonais était très content, car il avait fait un grand honneur au public en montrant comment il pratique dans l’intimité de son cabinet, ce qui est une démarche rare. On voit bien là toute l’incompréhension qu’une telle situation peut déclencher des deux côtés. Vous avez sans doute vécu vous-même cette situation.

frappe au sac

Au final, je ne peux pas trancher pour dire qu’un type d’enseignement est meilleur que l’autre, car ils sont tous les deux issus d’une culture précise et continue, forte et encore intacte. Les deux ont leurs avantages et leurs inconvénients, on pourrait les dénombrer mais cela n’apporterait rien d’autres que des arguments aux esprits chagrins. Ce qui me fait rire ce sont les Occidentaux qui jouent aux maîtres orientaux, généralement pour de mauvaises raisons, sans maîtriser toute la profondeur de la culture et de la pensée asiatique. Ce qui m’étonne toujours ce sont les Orientaux qui ne savent pas s’adapter à leur public occidental, généralement par incompréhension complète de leur mode de pensée, à l’heure d’internet et du partage des savoirs. Je pense alors à mes amis les frères Tamaki avec leur double culture en me demandant comment ils gèrent cela. Peut-être cela ne leur pose justement aucun problème et ils sont à l’aise dans les deux extrêmes. Peut-être répondront-ils sur leurs blogs 😉

 

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A propos de l'auteur

Nouvel utilisateur 951886

Depuis 30 ans, Ivan Bel pratique les arts martiaux : Judo, Aïkido, Kenjutsu, Iaïdo, Karaté, Qwankido et Taijiquan. Il a dirigé le magazine en ligne Aïkidoka.fr, puis fonde ce site. Aujourd’hui, il enseigne le shiatsu et la méditation qu’il exerce au quotidien, tout en continuant à pratiquer et écrire sur les arts martiaux du monde entier.

(1) Reader Comment

  1. Bonjour Ivan,

    Merci pour cette réflexion.
    J’aime l’enseignement oriental car le temps passé à pratiquer est grand.
    J’aime l’enseignement occidental car il est explicatif.

    A mon avis, la formule gagnante serai la suivante : explications précises et brèves pour maximiser le temps de pratique.

    Lionel

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