Arts de santé Shiatsu — 23 février 2017

Si tous les gens qui connaissent le Shiatsu (指圧) savent aujourd’hui qu’on traduit ce terme par pression des doigts, en revanche peu de personnes connaissent suffisamment le japonais ou le chinois et donc en comprennent le sens premier. Grâce à la lecture des radicaux qui composent les deux caractères du mot Shiatsu, nous pouvons en savoir plus sur ce que représente cet art thérapeutique.

Auteur : Ivan Bel, avec l’aimable collaboration de Taro Ochiaï pour les kanjis.

Décryptage du terme à partir du japonais

Commençons par traduire le mot Shiatsu depuis le japonais qui est sa langue natale.

Le premier kanji 指 « Shi » sont les doigts, que l’on prononce yubi. Il se compose tout d’abord sur sa gauche du radical de la main, que l’on utilise pour tous les objets ou les actions que l’on réalise avec la main. En haut à droite, on trouve la clé 匕 qui signifie cuillère et en dessous de 日(Hi) qui veut dire le jour. Le sens étymologique est donc un peu étonnant, car on ne voit pas bien ce que cela peut bien vouloir dire au premier abord. La main qui tient la cuillère pendant la journée ? Dans tous les cas, on perçoit bien l’action, celle de tenir un objet, donc l’utilisation des doigts.

Voyons à présent le kanji 圧 « atsu » vient du mot osu (pression ou littéralement 圧力 presser avec puissance) qui a donné le verbe osaeru (presser). Si on décompose le caractère, on obtient d’abord le radical 厂 (gandaré) qui signifie « précipice » ou « oie sauvage » ou encore « qui pend » (comme la goutte qui pend au nez). Un peu curieux au premier abord. Sous le premier radical se trouve le mot « tsuchi » qui signifie le sol, la terre, en tant que matériau. Mais la forme ancienne de « atsu » s’écrivait ainsi 壓. Ainsi à l’intérieur du radical, on trouve l’ancien kanji qui servait à désigner la terre.

Si le japonais est riche de sens, pour faire une véritable étymologie, il est toujours intéressant de revenir à sa racine linguistique et historique, le chinois.

Décryptage du terme à partir du chinois

Le caractère chinois 指 se lit maintenant zhǐ(3° ton) et donne toujours le mot «doigt». Par contre, le même caractère se prononce également zhī (1er ton) et signifie ongle. Cette version ouvre la possibilité de traduire non plus Shiatsu comme étant une pression des doigts, mais une pression des ongles, ce qui le rapprocherait de l’acupuncture digitale ou plus exactement du terme « acupression » (litt. pression pointue), alors que le premier nous invite à traduire par «digitopuncture ». Mais restons sur la version des « doigts », qui correspond bien à notre art. En décomposant là aussi le caractère, on retrouve le radical de la main sur la gauche, puis sur le dessus le mot 匕 (bǐ) qui signifie dague (comme on peut le voir dans le mot « dague » au complet ou 匕首 bǐshou). En dessous, il s’agit toujours du mot « jour » ou rì (4° ton, à prononcer [je]). Mais ce dernier caractère représente également le soleil (attention ce n’est pas exactement le mot soleil qui est 太阳 soit tàiyáng ou le « grand yang »). Il s’agit juste de son pictogramme, comme dans 日本 rìběn (Japon « la racine du soleil ») et par extension lumière du jour, comme dans 天日 (tiān rì). Le doigt est alors chargé d’une force symbolique autrement plus parlante : c’est la dague de la main qui tranche pour faire la lumière. Par conséquent, palper, toucher, c’est faire jour dans le corps de l’individu, c’est-à-dire percevoir (alias percer et voir, avoir la vue perçante) ce qui se passe à l’intérieur. Une fois qu’on y voit plus clair, les doigts chassent l’obscurité, autrement dit la maladie.

Le second caractère n’est pas tout à fait le même en chinois, car il s’écrit 压 et se prononce yā (1er ton). En décomposant le caractère, on retrouve d’abord le radical 厂, mais en chinois celui-ci à la sens de « manufacture, usine », soit 工厂 (gōngchǎng) en chinois simplifié. Or, la version classique de ce mot est la même en chinois et en japonais, soit 工廠 (qui se lit kōshō en japonais). Dans le sens japonais, ce mot signifie « arsenal » ou « usine de munitions ». Du coup, les deux langues sont d’accord pour parler de manufacture (bien avant que cela ne devienne une usine). Cette traduction est fondamentale et éclaire véritablement le sens du mot. Poursuivons avec la seconde partie. On retrouve le mot « terre » avec une petite différence avec le japonais qui tient dans un petit trait qui a été oblitéré en passant d’un pays à l’autre. Mais il s’agit d’une autre forme du mot « terre » ou « sol », comme nous l’avons vu précédemment dans la version japonaise. Le sens du verbe « presser » est donc bien différent si l’on prend la racine chinoise ou le kanji classique. Le mot manufacture veut littéralement dire « fabriquer avec ses mains ». Et qu’est-ce que la pression fabrique ? De la terre ! Si l’on se reporte à la théorie des 5 éléments, on comprendra tout de suite la force symbolique d’un tel mot. Presser revient à créer de la Terre, à centrer une personne, à agir sur sa colonne centrale qu’est l’axe Rate-Estomac, bref à l’harmoniser.

En conclusion de cette petite enquête à travers les radicaux japonais et chinois, on peut en conclure que le sens profond du mot Shiatsu signifie qu’en utilisant « les mains comme des dagues pour faire la lumière, on fabrique de la Terre », ce qui peut se résumer plus clairement par « harmoniser avec les doigts », « centrer grâce aux doigts », « faire la lumière avec les doigts ». Ces différentes traductions sont possibles grâce au jeu sémantique des radicaux. Ce qui est passionnant, c’est qu’ils nous indiquent parfaitement la voie à suivre de ce que chaque praticien est censé réaliser en Shiatsu.

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A propos de l'auteur

Nouvel utilisateur 951886

Depuis 30 ans, Ivan Bel pratique les arts martiaux : Judo, Aïkido, Kenjutsu, Iaïdo, Karaté, Qwankido et Taijiquan. Il a dirigé le magazine en ligne Aïkidoka.fr, puis fonde ce site. Aujourd'hui, il enseigne le shiatsu et la méditation qu'il exerce au quotidien, tout en continuant à pratiquer et écrire sur les arts martiaux du monde entier.

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