Histoire Japon — 09 septembre 2013

Avant de m’attaquer à une étude plus historique du phénomène des onna-bugeisha (femmes guerrières), je voulais vous présenter quelques noms qui ont émaillé l’histoire du Japon. Ces femmes d’exception par le fait qu’elles se comptent sur les doigts des mains, nourrissent aussi les fantasmes des budoka modernes. Après avoir présenté Tomoe Gozen, l’archétype de la guerrière, en voici quelques autres qui devraient faire le bonheur des amateurs.

 

Jingû Tennô (aussi connue sous le nom de Jingû Kôgô  神功皇后 ), soit Impératrice-Consort (169-269). Elle fut l’épouse de l’empereur Chûai (仲哀天皇), et la mère de l’empereur Ôjin (応神天皇) (qui sera déifié sous le nom de Yumiya Hachiman-jin 弓矢八幡神, le kami de la guerre). Certes ce personnage, qui aurait vécu à la fin du deuxième siècle, tient plus de la mythologie que de l’histoire. Elle est considérée comme étant le 15e empereur du Japon, mais elle fut rayée de la liste officielle à l’ère Meiji pour ne conserver que le nom de son fils Ôjin à la place du 15e empereur du pays. Les femmes n’ont pas souvent le droit de conserver les honneurs du pouvoir à travers les temps.

Avant d’arriver au trône, elle se serait appelée Okinagatarashi-hime (息長帯比売). Elle est tout de même connue pour ses exploits durant les  trois ans de sa campagne en Corée où elle mena vaillamment ses armées après la mort de son époux. Cette campagne apparaît dans les chroniques du Kojiki rédigées en 680, ainsi que dans les chroniques du Nihon Shoki en 720. Mais les historiens doutent de la vraisemblance de cette guerre contre la Corée et de nombreux débats se poursuivent à ce sujet.

Toujours est-il qu’en 1882, l’impératrice Jingû fut la première femme à apparaître sur un billet de banque, ce qui est sans doute une façon de la reconnaître. A part elle, il y’eut huit autres impératrices régnantes dans l’histoire du Japon.

 

 

Aoi Gozen ( 葵御前 ) (« Dame Rose Trémière »), fille de Kurita Hangaku (栗田範覚) a vécu au 12e siècle ((? – 1183). Elle excellait dans le maniement de la naginata comme c’est souvent le cas pour les femmes guerrières, car cette arme était généralement enseignée aux femmes. La naginata avait l’avantage de mettre ses adversaires à bonnes distance, d’être redoutable comme un sabre, et de pouvoir combattre n’importe quelle autre arme à part l’arc bien entendu. Comme Tomoe Gozen, elle était une concubine de Minamoto no Yoshinaka. Il faut croire que ce brave Yoshinaka savait s’entourer de belles et dangereuses femmes. Aoi Gozen mourut au combat lors de la bataille du Col de Kurikara. (image : Aoi Gozen représentée par une actrice lors d’un festival).
Hangaku Gozen ( 坂額御前aussi connue sous le nom de Bangaku Gozen 板額御前), fille de Jô Kurô Sukekuni (城九郎資国), est une vaillante combattante de la période Kamakura à la fin de l’ère Heian. C’est une figure que l’on retrouve souvent dans la littérature classique ou historique. Elle excellait notamment au maniement de l’arc. Le clan des Jô était de redoutables guerriers, alliés du clan Taira, dans la province Echigo (aujourd’hui préfecture de Niigata). Mais ce clan fut battu lors des guerres du Genpei. Ils perdirent tous leurs pouvoirs. Pour retrouver leur prestige,  elle leva une armée, et affronta en 1201 le shogun Minamoto no Yoriie (源頼家), pour venir en aide à son neveu Jô Sukemori (城資盛). Elle prit une position défensive au fort de Torisakayama, avec une armée de 3 000 hommes. Mais en face, les troupes du clan Hôjô alignaient quelque 10 000 soldats. Elle fut blessée par une flèche et capturée. Les défenses tombèrent aussitôt. Quand elle fut présentée au shogun qui devait décider de son sort, elle rencontra le grand archer Asari Yoshitô (浅利義遠 , frère cadet de Takeda Nobuyoshi 武田信義, le fondateur du Clan Takeda). Elle reçut alors la permission du shogun de se marier avec lui et ils vécurent à Kai où l’on dit qu’elle eut une fille.

 

Tsuru-hime ( 鶴姫 qui signifie Princesse Grue), est considérée comme la « Jeanne d’Arc de la Mer Intérieure ». En 1541, Ôhori Yasufusa (大祝安房), le général de la flotte de guerre de Mishima, près d’Ôsaka, tomba au combat. Sa jeune soeur, Ôhori Tsuru 大祝鶴, alors âgée de seize ans, reprit le flambeau et commanda la flotte à sa place. Elle remporta ainsi deux batailles. Mais durant la troisième, elle apprit la mort de son petit ami Ochi Yasunari (越智安成). Elle monta seule à bord d’une barque et disparut dans une tempête. Son armure se trouve encore aujourd’hui dans le sanctuaire de Ôwatatsumi no Kami (le dieu de la mer) sur l’île d’Ômishima. (image : photo issu du film The tale of the crane princess)

 

Kai-hime ( 甲斐姫  qui signifie Princesse de la Province de Kai) est la fille du seigneur Narita Ujinaga (成田氏長), seigneur du fief d’Oshi, dans la province de Musashi. Très jeune elle avait été entraînée aux bujutsu, et excellait à la naginata et à l’arc. En 1590, alors que son père était à la guerre au château d’Odawara, elle rassembla une armée de fortune de trois cents hommes (paysans, femmes et vieillards) et réussit à tenir tête à une armée de quelques milliers d’hommes qui voulait investir son château. Elle n’avait que dix-huit ans, et pourtant elle s’aventurait déjà à tenter des sorties à cheval pour narguer les assiégeants, en leur décochant des flèches. Elle fut surnommée hime-bushô, « la princesse-général ». Elle tint ainsi jusqu’au retour de son père un mois plus tard.
Impressionné par son courage, Toyotomi Hideyoshi (豊臣秀吉) la prit comme concubine. Elle fut chargée de la protection de son fils Hideyori (秀頼), puis de de Naa-Hime (奈阿姫), la jeune princesse. Mais les relations entre les Toyotomi et les Tokugawa (clan du shogun), se dégradèrent en 1612. En 1615 après la chute du château familial d’Ôsaka, le clan des Toyotomi fut détruit.  Les femmes allaient mourir, mais la femme de Hideyori n’était autre que Sen-Hime (千姫 -1597-1666), petite fille du shogun Tokugawa Ieyasu. Sen-Hime adopta in extremis Kai-Hime et Naa-Hime, ce qui leur valut la vie sauve, puisque Ieyasu avait ordonné de l’évacuer avec sa suite. La belle Narita Kai-Hime continua de s’occuper de Naa-hime, puis la fit rentrer dans les ordres au temple de Tôkei-ji. Par la suite, elle-même se retira et devint nonne également. (image : Kai-Hime devenu nonne à la fin de sa vie)

 

Miyagino ( 宮城野 ) et Shinobu ( 信夫 ), sortent du lot des femmes issues de la noblesse. En effet ce sont les deux filles d’un paysan nommé Shirôzaemon (四郎左衛門). Un jour ce dernier fut injustement tué par un bushi du nom de Tanabe Shima (田辺志摩), l’instructeur de sabre du karô (samourai en chef et conseiller d’un daimyô) du fief de Sendai, dans la province de Mutsu. Peut être touché par la détresse des orphelines, alors âgées de onze et huit ans, Takimoto Denhachirô (滝本伝八郎), les prit à son service dans sa résidence. Cet homme était l’instructeur de sabre du seigneur Date Yoshimura (伊達吉村), le daimyô du fief de Sendai, qui contrôlait une partie du nord du Japon. Apparemment, ce daimyô ne devait pas apprécier l’instructeur de sabre de son karô, puisqu’il autorisa Takimoto à entraîner les filles pour qu’elles puissent se venger. Miyagino se spécialisa dans la pratique de la naginata, et Shinobu dans le maniement du kusarigama. Elles purent assouvir leur vengeance en tuant Tanabe. Mais leur histoire ne s’arrête pas là. Par la suite, elles rejoignirent la révolte des rônin (bushis sans maître) fomentée par Yui Shôsetsu (由比正雪) en 1651. A noter que Miyagino et Shinobu ne sont normalement pas des prénoms féminins, mais dans ce cas, des noms de lieux de la province de Mutsu qu’elles ont pris comme surnoms.

 

Sasaki Rui ( 佐々木留伊 ), est la fille de Sasaki Takedayû (佐々木武太夫) , un vassal de la famille Doi (土井家), du fief de Furukawa, dans la province du Shimôsa, durant la période Edo. On parle d’elle comme une onna-shishô (女師匠 shishô signifie maître : à la fois « instructeur » et « personne qui excelle dans un art »). Elle fut diplômée dans de nombreux dojos d’Edo, notamment : Ittô-ryû kenjutsu, Yagyû-ryû kusarigama, Sekiguchi-ryû torite-jutsu, et Shintô-ryû bajutsu. Mais je n’ai pas pu trouver plus d’informations concernant sa vie.

Yamamoto Yaeko ( 山本八重子 ), est une contemporaine (1845-1932) de la fin de la période Edo. C’était la fille de Yamamoto Gonpachi, l’un des instructeurs officiels des fusiliers du domaine d’Aizu. Elle-même fut réputée pour sa maîtrise du mousquet et prit part à la défense du château d’Aizu durant la guerre de Boshin (littéralement « guerre de l’année du Dragon »). Après la chute du château et la fin de cette guerre, au tout début de l’ère Meiji, elle alla vivre à Kyoto où elle s’occupa de son frère Yamamoto Kakuma qui avait été fait prisonnier lors de la révolte de Satsuma (cf : le film « Le dernier Samourai »). Elle devint chrétienne en 1870 et se maria au révérend Joseph Hardy Neesima. Ensemble, avec l’aide de Kakuma, ils fondèrent l’université de Doshisha. Par la suite elle fut connue comme maître de thé dans la tradition Urasenke, puis elle devint infirmière pendant la guerre Russo-japonaise et la guerre Sino-japonaise.

 

 

Nakano Takeko (中野 竹子, 1847 – 1868) est une autre contemporaine, elle aussi guerrière du clan Aizu qui lutta pendant la guerre de Boshin. Née à Edo, elle était la fille d’un officiel du clan Aizu. Akaoka Daisuke, son professeur, l’entraîna aux arts martiaux et à la littérature, puis l’adopta. Elle travailla comme instructrice d’arts martiaux (principalement de naginata-jutsu) dans les années 1860, avec son père adoptif, puis entra directement sous les ordres du clan Aizu en 1868. Pendant la bataille contre le château d’Aizu, elle commanda un groupe de femmes guerrières, toutes armées de naginata. Ces femmes n’avaient pas reçu l’autorisation de participer à la bataille, alors elles se battirent de manière autonome. Ce n’est que plus tardivement que ce groupe fut baptisé « l’Armée des femmes ». Alors qu’elle chargeait les troupes impériales dans le domaine d’Ôgaki, elle prit une balle dans la poitrine. Plutôt que de servir de trophée à l’ennemi, elle demanda à sa sœur Yûko de lui trancher la tête.

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A propos de l'auteur

Nouvel utilisateur 951886

Depuis 30 ans, Ivan Bel pratique les arts martiaux : Judo, Aïkido, Kenjutsu, Iaïdo, Karaté, Qwankido et Taijiquan. Il a dirigé le magazine en ligne Aïkidoka.fr, puis fonde ce site. Aujourd'hui, il enseigne le shiatsu et la méditation qu'il exerce au quotidien, tout en continuant à pratiquer et écrire sur les arts martiaux du monde entier.

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