Interviews Sri Lanka — 25 avril 2014
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Cet interview est le complément de l’article publié dans Karaté Bushido n°1405, du mois de mai 2014, vers lequel je vous renvoie. L’article présente la création et l’art de l’Angampora. Ci-dessous se trouve l’entretien réalisé avec le maître Guru Karunapala et son fils Thusitha.

maitre angampora karunapalaL’île au sud de l’Inde, a connu bien des invasions tout au long de son histoire. Mais cette petite nation a su résister et chasser régulièrement les envahisseurs. C’est ainsi que les élites ont développé un art martial complet et puissant pour former leurs troupes, nommées Angampora. Mais la colonisation des Britanniques et l’interdiction de pratiquer à, peu à peu, noyé cet art dans les limbes de l’oubli. C’était sans compter sur une poignée de vieux maîtres, dont Guru Karunapala, le plus actif d’entre eux, qui a tout au long de sa vie cherché à récupérer puis compiler tous les secrets de cet art millénaire. Aujourd’hui, grâce à son action, cet art refait surface et les Sri lankais sont de plus en plus nombreux à redécouvrir leur héritage. Rencontre avec un art martial traditionnel et un maître extraordinaire.

Colombo, dernier jour du mois de février. Il fait 34° à 6 heures de l’après midi et la circulation est à son comble. Je traverse la ville dans une moiteur terrible qui colle les habits à la peau. A bord d’un tuk-tuk bruyant et asphyxiant nous traversons le centre-ville, puis la périphérie, pour nous enfoncer dans des quartiers toujours plus éloignés. Les rues se font plus étroites et sinueuses. Puis au bout d’une heure on s’engage dans une ruelle qui tourne et tourne encore. Deux pauvres ampoules en guise d’éclairage public, l’ambiance est assurée alors que le soir tombe d’un coup comme c’est toujours le cas sous les tropiques.

Tout à coup, un homme puissant apparaît dans la lumière du phare du tuk-tuk et nous fait signe de nous arrêter. C’est Thusitha mon contact, fils du maître de l’Angampora. Il m’invite à entrer dans une petite cour où trône un arbre majestueux, pour nous asseoir dans des canapés au rez-de-chaussée de la maison familiale. On m’offre le thé au lait sucré, tradition à laquelle on ne saurait se soustraire entre le nord du Népal et le sud du Sri Lanka. J’admire l’aisance avec laquelle mon interlocuteur s’exprime en anglais et la bonhomie tranquille d’un homme qui se sait puissant.

Puis tout à coup, son père descend l’escalier et vient me saluer avec un immense sourire sur les lèvres. Ses yeux pétillent et son visage est d’une incroyable jeunesse. On lui donnerait 60 ans, quand son fils me souffle, voyant ma surprise, qu’il en a 73. Je salue profondément à la manière locale, les mains sur le cœur en disant « ayubowan guru » (Bonjour maître). Je suis en face du plus ancien maître d’Angampora du Sri Lanka, mais aussi du plus tonique. Ses mouvements sont fluides et ses déplacements d’une rapidité qui me surprend. Il ne parle pas anglais, mais se présente tout de même et me donne son nom : Karunapala. Je suis tout de suite conquis par le regard rieur et transperçant de cet homme. Nous commençons l’interview, mais ne tenant pas en place, il sera constamment debout, ira chercher des journaux, des photos, reviendra rire avec moi, repartira voir ses élèves qui s’entraînent dans le dojo attenant puis ressurgira me faire des clins d’œil et répondre à mes questions traduites par son fils. À n’en pas douter j’ai en face de moi un maître dont l’énergie déborde dans les mille petits gestes de son corps où roule une musculature toujours impressionnante.

karunapala guru

Ivan Bel : Comment dois-je m’adresse au maître ? Le terme « guru » est-il correct ?

Thusitha : Oui. Ce terme veut dire « maître » donc c’est bon. Mais aujourd’hui son titre est guru nanse, ce qui veut dire « grand maître ». Cela lui a été donné officiellement par le gouvernement du Sri Lanka il y a pas si longtemps, après 65 ans de pratique et plus de 50 ans d’enseignement. Il est aujourd’hui reconnu, ainsi que l’Angampora, par le ministère de la Culture et par celui des Sports. C’est le premier à avoir cette reconnaissance. Nous avons aussi beaucoup de reconnaissance de la part des forces de police et des forces armées.

I.B : Guru nanse, pouvez-vous me dire ce que signifie le terme Angampora qui désigne votre pratique ?

Karunapala : Oui, ce sont deux mots collés ensemble. Angam signifie « combat » et Pora « à mains nues ». Car nous avons deux termes différents pour désigner notre art. L’Angampora est donc l’ensemble des techniques à mains nues. Mais nous avons aussi un système très complet de techniques avec des armes qui s’appelle Ilangan. Le terme Ilangan veut simplement dire « armes ».

combat armes angampora

I.B : Quelles sont les racines de cet art martial ?

Thusitha : Il faut remonter au roi Mahasammata, il y a 13000 ans, qui fut le fondateur de cet art martial, mais de biens d’autres arts aussi. (NDR : en pali Maha Sammata – littéralement « le grand élu » – fait référence à un roi mythologique de la tradition bouddhiste, en fait le 1er roi fondateur de la dynastie des Sakya dont est issu le Bouddha historique). Puis cet art a été repris par les nobles du Sri Lanka. C’est dans la ville royale de Kandy au centre de l’île qu’il fut développé par l’élite militaire. Il faut dire que notre pays a été souvent convoité par le géant voisin qu’est l’Inde. Nous avons été régulièrement envahis, mais avons toujours su repousser leurs attaques. C’est grâce à l’Angampora.[i]

I.B : Pourtant, vous avez bien été occupé par les Européens. Comment cela s’est-il passé ?

Thusitha : Effectivement, les colons blancs sont venus. D’abord les Portugais au 16e siècle. Mais ils ne purent occuper qu’une partie du littoral. Le siècle suivant ce sont les Hollandais, mais leurs tentatives se sont heurtées à un mur de résistance. Au maximum de leur puissance, ils n’ont pu occuper qu’un tiers de l’île, surtout sur le bord de mer. Enfin, ce sont les Britanniques qui sont arrivés en 1796. Voyant qu’ils ne pourraient pas plus que les autres gagner l’île par les armes, ils manœuvrèrent politiquement en corrompant et manipulant les différents clans. Le pays est tombé par la ruse, pas par la guerre. En 1815, pour garder leur suprématie malgré le fait qu’ils soient armés de fusils et de canons et pas les Cingalais, ils signèrent deux choses : la convention de Kandy qui mit le pays dans l’Empire britannique, et l’interdiction de pratiquer l’Angampora.

coup de pied sauté angampora

 

I.B. : Comment cela se fait-il ? Pourquoi étaient-ils si inquiets ?

Thusitha : Il faut imaginer le pays à cette époque. Il n’y avait pas de routes comme aujourd’hui, ni de chemin de fer. D’ailleurs, ce sont les Anglais qui ont créé tout ça. Pour aller à la capitale Kandy, il fallait marcher sur des petits chemins, dans la jungle puis la montagne. Là, les guerriers les attendaient et le terrain jouait en leur faveur. C’est d’ailleurs ainsi que les Portugais et les Hollandais ont toujours perdu leurs batailles. De plus, il faut savoir que l’Angampora était enseigné aux troupes, mais aussi aux hommes dans la population paysanne. Ainsi, les villages pouvaient résister et ralentir l’ennemi. Et les paysans servaient ensuite de troupes de bases lors des grandes batailles. C’est pourquoi cet art martial qui était si populaire fut interdit.

I.B. : Que s’est-il passé par la suite pour l’Angampora ?

Thusitha : Les combattants ne voulaient pas perdre leur art aussi l’ont-ils transformé en danse. La danse n’était pas interdite et dans les villages on dansait beaucoup. Ainsi, les techniques étaient conservées secrètement à l’insu des occupants. Mais les Britanniques sont restés jusqu’en février 1948, date de l’indépendance. Cela fait long et représente de nombreuses générations. Le sens des danses a peu à peu été perdu et les générations ont eu du mal à se souvenir des techniques de combat qu’elles recelaient. Mais surtout les gens ont changé. Les maîtres anciens de l’Angampora vivaient au contact de la nature, avec le ciel et les plantes, les animaux et l’eau qui coule. En voyant les Cingalais adopter les mœurs anglaises, se soumettre à un régime qui n’était pas le nôtre, à porter des pantalons, à s’extasier devant les objets et la technologie, ces anciens maîtres préférèrent mourir en emportant leurs secrets dans la tombe plutôt que de les transmettre à leurs contemporains qu’ils ne reconnaissaient plus. D’innombrables techniques disparurent ainsi et l’Angampora d’aujourd’hui n’est pas celui d’avant l’occupation. Plus que les armes, c’est le changement de culture qui a failli faire disparaître l’Angampora.

I.B. : Guru, parlez-moi de vous. Quand avez-vous commencé à pratiquer ?

Karunapala : J’avais 6 ans. Je pratiquais avec mon père et mon grand-père. J’étais dans une famille dont le clan connaissait l’Angampora, ce fut ma chance. Ne me demandez pas combien d’heures je m’entraînais, car on ne comptait pas. On travaillait durant la journée, chacun son métier, puis le soir, généralement à la nuit tombée on s’entraînait. En devenant adolescent, je me suis aperçu qu’il y avait beaucoup de choses dont on parlait, mais que je ne voyais jamais. Ce sont les récits qui m’ont fait comprendre que je ne savais pas tout de cet art. J’ai commencé à parcourir le pays pour trouver les derniers maîtres d’Angampora pour apprendre à leur contact. J’en ai suivi 72.

I.B.: Quoi ? Vous avez eu 72 maîtres ?

Karunapala : Oui, sans compter mon père et mon grand-père. Mais j’avais compris que l’Angampora allé définitivement disparaître, aussi je voulais retrouver le maximum de techniques pour les conserver et les transmettre. Du coup, toute ma vie je suis allé chercher et chercher encore. Aujourd’hui encore, je reçois des leçons, mais d’une autre manière.

I.B. : Comment cela ?

Karunapala : En fait, grâce à la pratique intensive de la méditation, mon esprit est très clair. Le jour j’ai des idées mais la nuit, d’anciens maîtres défunts viennent me visiter pour m’expliquer certaines techniques aujourd’hui disparues. Vous savez, la méditation est un outil très puissant. D’ailleurs, je ne l’enseigne qu’aux plus avancés de mes élèves avec certains mantras.

mantra angampora

I.B. : Vous m’avez dit que les maîtres étaient au contact de la nature. L’Angampora est-il animiste ?

Thusitha : Il le fut, mais il est surtout influencé par le Bouddhisme. L’Angampora a été créé pour défendre la patrie, la religion bouddhiste[2] et la population. La spiritualité a une part importante dans cet art martial.

I.B. : N’est pas contradictoire d’avoir un art martial qui est sous les principes bouddhistes de non-violence ?

Thusitha : Non, car nous ne nous en servons jamais pour attaquer. Uniquement pour nous défendre. Et encore, quand nos vies sont en danger. Je le dis souvent à mes élèves, il ne faut pas se servir de l’Angampora pour faire le mal, uniquement pour se protéger ainsi que sa famille. De plus, les techniques sont souvent bien trop mortelles pour pouvoir s’en servir à la légère.

I.B. : Parlez-moi de la technique de l’Angampora. En quoi cela consiste ?

Thusitha : Suivez-moi à côté, mon père est parti donner cours maintenant.

(Nous nous levons pour passer dans la cour. Le bâtiment adjacent est éclairé. Il n’y a pas de porte. Les murs sont argiles rouges jusqu’à 2 mètres, puis se poursuivent en nattes tressées. Pendant l’interview, la pluie est tombée dehors en apportant une fraîcheur bienvenue pour ceux qui s’entraînent. Quelques hommes, tous très costauds, sont en simples pantalons de jogging et t-shirt à manches courtes. La tenue traditionnelle n’est pas utilisée pour l’entraînement quotidien. Le sol est en terre battue sur lequel est jeté un mélange de terre rouge, d’argile et des fibres végétales pour, me dit-on, rendre le sol plus doux sous les pieds nus. À peine arrivée, chaque pratiquant vient tour à tour, saluer le maître et son fils à la façon cingalaise, puis se baisse un genou au sol pour mimer un baiser au pied droit. Le maître touche alors les épaules du pratiquant pour lui dire de se relever et le salue aussi. Puis tout le monde regagne l’entraînement. Guru Karunapala donne des instructions. L’ambiance est bon enfant, sans autre signe de respect ou d’ordre particulier entre chaque leçon. Tout le monde reste debout tout le temps et on entour le maître lors des explications techniques. Le fils, Thusitha, répond à mes questions tandis que je prends quelques clichés.)

technique clé angampora

I.B. : Vos pratiquants sont sacrément costauds. Ce sont des avancés ?

Thusitha : Non, mais ce ne sont pas des débutants non plus. Entre-deux. Les cours durent trois heures d’affilée. Une bonne heure est dédiée au développement du corps : étirements, musculations, sauts, renforcements.

I.B. :  Parlez-moi donc des techniques d’Angampora ?

Thusitha : On utilise absolument tout le corps sans restriction. Les poings, les pieds, les genoux, les coudes, les hanches, la tête, on utilise tout. Vous connaissez le karaté japonais ?

I.B. : Oui, je l’ai pratiqué moi-même.

Thusitha  : Hé bien c’est l’art martial le plus répandu au Sri Lanka. Quand j’étais plus jeune, j’allais voir des professeurs de karaté et je me battais contre eux. J’avais souvent l’avantage grâce à la diversité des frappes avec tout le corps. Bien sûr, je rentrais avec des bleus et mon père me grondait en me disant de ne pas me confronter avec d’autres disciplines, mais moi j’aimais bien ça me battre (rires). Surtout que l’Angampora ne s’arrête pas aux frappes. Nous étudions les blocages, les immobilisations, les torsions, les luxations, la lutte debout et au sol et les points vitaux.

I.B. : Effectivement, cela semble très complet. Avez-vous l’équivalent de kata comme les pratiquants de karaté ?

Thusitha  : Oui, nous en avons beaucoup. Je ne les connais pas tous. (Il se tourne vers son père et pose une question). Il me dit qu’il existe 80 katas au total, mais que certains sont réservés aux maîtres. Ils sont gardés secrets. Il y a des katas à mains nues, mais aussi ceux avec les armes. D’où le grand nombre.

I.B. : Avez-vous comme en Chine, des styles animaliers ?

Thusitha  : Oui bien sûr. (À ce moment-là, le père se rapproche et se fait traduire la question, puis il y répond directement en mimant certains animaux). Nous avons le tigre, l’ours, le python, l’âne, le singe, le corbeau, le paon, l’éléphant et quelques autres. 

guru karunapala

I.B. : Quand commencez-vous à enseigner les armes ? Quelles sont-elles ?

Thusitha  : Il faut savoir que l’Ilanga comporte 64 armes, ce qui représente un cursus gigantesque. Là-dedans il y a 32 sabres aux formes différentes, à simple ou double tranchants. On commence d’abord par enseigner le bâton après un an minimum de pratique. Nous avons des bâtons longs, des courts, des lances, des dagues et couteaux, une hache, de l’arc, des barres en fer, un poing de fer (sorte de poing américain), des battes en bois, et un sabre qui ressemble à un fouet et qui se porte en ceinture. C’est très vaste.

sabres angampora

I.B. : Que comporte encore le curriculum d’un pratiquant d’Angampora ?

Thusitha  : Il y a la méditation, l’étude des mantras secrets dont certains sont très puissants ou rusés, les techniques respiratoires, des thérapies du corps (reboutage des os, acupression et techniques de réanimation et massage), l’étude des plantes médicinales et de l’art du tambour. La danse n’est plus enseignée, nous n’avons plus besoin, nous pratiquons en plein jour maintenant.

I.B. : Pourquoi dites-vous que les mantras sont puissants ou rusés ?

Thusitha  : Je vous donne deux exemples. L’un des mantras permet de garder la langue en forme de tube, avec plein de poivre dessus. Quand un ennemi vient nous attaquer pendant la méditation, on lui souffle le poivre dans les yeux.

Ensuite (il me montre un album photo), certains mantras donnent des pouvoirs. Là c’est mon père qui passe une épreuve de mantras avec un spécialiste. Vous voyez le réchaud sur le côté. Dedans c’est de l’huile qui bout. (Je constate). À chaque récitation, le maître des mantras en verse un peu sur la tête de mon père qui est en méditation profonde avec un mantra précis. (Je constate là aussi sur les photos). À la fin, le maître lui annonce qu’il est protégé et que sa puissance psychique est forte. Là, sur cette photo, il plonge toute sa main dans l’huile bouillante pendant quelques secondes. Là sur la photo suivante, on peut voir la main. Elle n’est pas brûlée. (Je suis impressionné, pour avoir été la victime d’huile bouillante dans ma vie, j’en connais les blessures). C’est ça la puissance des mantras. Mon père seul connaît les plus avancés.

Mais d’une manière générale, les mantras servent à renforcer la puissance mentale.

spiritualité angampora

I.B. : Dites-moi, est-ce que vous enseignez à tous les points vitaux ?

Thusitha : Oui et non. En fait, nous enseignons assez vite aux débutants les points qui assomment, mettent K.O., étourdissent. Rien de bien méchant. Pour les niveaux moyens, nous enseignons les points qui perturbent profondément l’organisme, le rendent malade, le font vomir. Enfin pour les niveaux avancés, nous montrons les points mortels. Mais là, nous choisissons à qui nous les montrons, c’est trop dangereux.

Dans le coin là, il y a un mannequin en terre cuite. Il est vieux et usé, mais il sert à localiser les points vitaux les plus secrets. On ne le montre pas sur le corps avant de nombreuses années. Ainsi, cela reste une connaissance qui ne peut pas être utilisée tout de suite.

statuette points vitaux

(À ce moment-là, le maître est justement en train d’expliquer comment repérer des points sur la poitrine, en plaçant la paume au centre du cœur et en étendant les doigts. Au bout de chaque doigt se trouve un point important que je reconnais pour être commun avec ceux de l’acupuncture. Puis il vient vers moi et me montre quelques points au visage, dont un au coin de l’œil avec une frappe très particulière. Je me régale).

points vitaux angampora

I.B. : C’est amusant de voir qu’il montre les points vitaux au moment où en parle.

Thusitha : Mon père comprend beaucoup de choses sans les mots. C’est intuitif chez lui. C’est d’ailleurs comme cela qu’il choisit ces élèves. Venez voir l’autel.

(Sur l’autel dans un coin de la salle, on trouve au centre une statue de bouddha, sur la gauche un ancien roi qui régna jadis sur l’Inde, la Thaïlande et le Sri Lanka, et à droite une image d’un dieu du panthéon indien).

Quand un élève demande son enseignement, le maître allume trois lampes à huile dans ces petites coupes en terre cuite. La première pour le roi Manukalawa [3], la seconde pour Bouddha. La troisième il la tend à l’élève qui doit la porter dans ses mains, puis la souffler. Selon la flamme, puis la fumée, il va commencer à décrire le caractère de la personne. Les gens sont surpris, car il vise juste. Alors, il va pouvoir dire si une personne est honnête ou pas. Si la personne est malhonnête ou méchante, ou avide de pouvoir, alors il refuse son inscription.

I.B. : Juste avec la flamme d’une lampe ?

Thusitha : Oui.

guru angampora sabre ceinture

I.B. : Comment fonctionnez-vous dans l’Angampora ? Avez-vous un système de grades ? De compétitions ?

Thusitha : Pour nous adapter à ce qu’il se fait un peu partout dans le monde, nous avons effectivement des grades. L’écart minimum entre chaque grade se fait crescendo. Les deux premiers ne nécessitent qu’un an de pratique à chaque fois pour pouvoir tenter l’examen. Ensuite, il faut attendre 2 ans, puis 3 ans, puis 7 ans. Cela fait plus ou moins 14, 15 ans de pratique pour arriver à un niveau correct, sachant que les cours sont tous les soirs et durent 3 heures. Bien sûr il y a des cours par niveaux, mais cela représente au total une bonne base. Ensuite, on passe le panikki, qui représente le diplôme d’autorisation pour enseigner. Là, il n’y a pas de temps. Seul le guru décide qui peut prétendre à ce niveau et quand il le peut. Il faut donc le suivre.

Pour ce qui est des compétitions, on n’en fait pas. Tout d’abord parce que c’est bien trop dangereux et il y’aurait constamment des blessés. Ensuite, les compétitions martiales ne sont pas bien vues au Sri Lanka. Enfin, dans un art traditionnel, ce n’est pas le but de se battre pour l’amusement. Par contre, nous avons été invités une fois en Malaisie pour une compétition multidisciplinaire. On a tout gagné. Attendez, je vous montre. (Il me tend alors une série de photos de cette compétition et sur l’une d’elles il y a une pile d’au moins 20 médailles en or et la coupe en or de la finale). Depuis, les Malaisiens ne nous ont pas réinvités (sourire).

I.B. : Combien d’étudiants avez-vous ?

Thusitha : Aujourd’hui, une centaine d’élèves directs. Mais autour de nous il y a d’autres enseignants. Ils ont tous été formés par guru Karunapala, son père ou son grand-père. Donc c’est comme une grande famille. D’ailleurs, ce système est avant tout un système familial ou clanique.

cours angampora

I.B. : Qui sera le prochain guru nanse ?

Thusitha : A priori, moi. Mais mon niveau n’est pas bon et cela fait trois ans que je m’entraîne peu. Mon but est de donner cours aux enfants avant tout. Mais il est clair que je n’aurai jamais le niveau de mon père. C’est pourquoi que tant qu’il est là il faut venir le rencontrer, car c’est une personne qui ne connaît que l’Angampora depuis son plus jeune âge. Il vit pour ça, n’a fait que ça, n’aime réellement que ça.

I.B. : Je regarde votre père et je vois sur son corps de multiples marques et cicatrices…

Thusitha : Cela vient des combats qu’il a livrés dans sa vie. Il y a les combats de la vie, comme tout le monde, qui laissent leurs marques. Mais il y a aussi les combats pour sa vie. Un jour, alors qu’il travaillait, une dizaine d’hommes mécontents sont venus pour le tuer. Ils avaient des couteaux et des sabres. (Il appelle son père et lui demande s’il veut bien raconter cette histoire. Le père ne dit rien, mais soulève son T-shirt. Là je vois de nombreuses cicatrices, dont une longue sur les côtes. Il sourit comme si cela était une bonne blague. Son fils reprend). Ce jour-là par exemple, il s’est vraiment battu pour sa vie. Mais ne voulant pas faire trop de mal, il a essayé au maximum de bloquer les attaques. La cicatrice sur les côtes c’est un sabre dont il avait coincé la lame sous son bras pour empêcher l’homme de continuer à s’en servir. Il a livré ainsi un certain nombre de combats, pas tous amicaux.

I.B. : Impressionnant. Je vois aussi ses mains. Elles parlent d’elles-mêmes. On y voit une vie de travail martial. Puis-je les photographier ?

(Il pose la question et son père rigole. Cela l’amuse beaucoup).

Thusitha : Avec plaisir.

mains guru karunapala

(Puis le guru retourne donner sa leçon à ses élèves)

I.B. : Merci à vous et à votre père pour m’avoir reçu si gentiment et avoir pris de votre temps pour répondre à mes questions. Une dernière question : acceptez-vous les étudiants étrangers ?

Thusitha : Oui bien sûr, quelle question. Un art martial se doit d’être ouvert à tous. Nous avons déjà eu quelques Occidentaux, dont un allemand qui est resté 3 ans. Mais il faut être motivé et accepter nos règles et le respect dû au guru. Nous avons eu pas mal de désillusions et nous nous méfions maintenant. Mais nos portes sont ouvertes et si le cœur est pur, la flamme sera bonne.

I.B. : Mille mercis encore une fois. J’espère que vous connaîtrez un développement à la hauteur de votre engagement.

——————————

Notes :

  • [1] Ce n’est pas tout à fait vrai, car les roi Tamouls (du sud de l’Inde) et les roi Dravidiens ont su rester et occuper l’île sur plusieurs périodes. C’est grâce à eux que le bouddhisme fut introduit efficacement au 3ème siècle, même si Bouddha est réputé pour être venu en personne par trois fois. Depuis 1070, les Tamouls et les Cingalais sont en lutte pour occuper la plus grande partie de l’île. La dernière guerre qui a duré 30 ans s’est achevée en 2009.
  • [2] Les Cingalais sont majoritairement bouddhistes du petit véhicule, tandis que les Tamouls se sont tournés en partie vers l’Islam. Les propos du maître reflètent surtout l’histoire récente, c’est-à-dire la dernière guerre qui vient de s’achever contre les Tigres Tamouls.
  • [3] Malgré mes recherches, je n’ai pas réussi à trouver trace de ce roi. La transcription est de Thusitha.
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Depuis 30 ans, Ivan Bel pratique les arts martiaux : Judo, Aïkido, Kenjutsu, Iaïdo, Karaté, Qwankido et Taijiquan. Il a dirigé le magazine en ligne Aïkidoka.fr, puis fonde ce site. Aujourd'hui, il enseigne le shiatsu et la méditation qu'il exerce au quotidien, tout en continuant à pratiquer et écrire sur les arts martiaux du monde entier.

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