Les racines du jūjutsu se perdent dans les brumes de l’histoire et il n’existe pas ou peu de traces avant 720, date de rédaction du Nihongi, qui relate le premier combat officiellement enregistré par écrit. Ce qui signifie que cet art à au moins 1500 ans d’âge et date de la création de la caste des bushis, les fameux guerriers japonais.

Comme bien souvent, afin de comprendre de quoi on parle, le plus intéressant et de faire un peu de recherche concernant les kanjis. Le terme jūjutsu se compose de deux kanjis. Selon la méthode de romanisation du japonais la plus répandue, la méthode Hepburn, ces kanjis devraient se définir ainsi :

  • Jū (柔?) : mou, tendre, doux, souple.
  • Jutsu (術?) : art, moyen, technique.

Si l’on s’en réfère à l’origine de ce terme, jūjutsu se traduit donc par « art de la souplesse ». Mais on trouve généralement l’« art doux » écrit d’une autre manière, surtout en occident, sous la forme de « ju-jitsu » ou encore « jiu-jitsu ». Toujours selon la méthode Hepburn, « ju-jitsu » ou « jiu-jitsu » se définiraient ainsi :

  • Jū (柔) : mou, tendre, doux, souple.
  • Jitsu (実) : vérité, réalité, sincérité.

C’est intéressant, car le sens n’est plus le même et peut donc se traduire comme suit : « la vérité douce », « la réalité de la souplesse » ou « la sincérité du tendre », etc.  Ce qui est très loin de la méthode de combat qu’est le jūjutsu. Cette confusion et la mauvaise prononciation entre jutsu et jitsu remonte aux premiers échanges des Occidentaux avec les Japonais  vers la fin du XIXe siècle (voir aussi l’article sur le Bartistu). Pour toutes sortes de raisons, souvent politiques (et légales, compte tenu du fait que ces termes sont déposés), la correction à la romanisation n’a jamais été apportée. Par contre, tous utilisent les bons kanjis à l’écriture japonaise de cet art martial, à savoir 柔術.

Racines historiques

Lors de l’époque Yamato (300-710) de nombreux clans se disputent et guerroient les uns contre les autres. Ces premiers clans (connus sous le nom de Uji) avaient des charges spirituelles, ce qui leur permettait de régner sur le reste de la population. Pour étendre leur influence, la guerre prévalait. A l’époque, les guerriers se battaient essentiellement avec des arcs courts, des épées droites et à double tranchant et des javelots.  Les combats n’étaient pas qu’à l’intérieur du pays, puisqu’en 366 le Japon envahit une partie de la Corée et créa le royaume de Minama sur lequel il régna pendant trois siècles.

La période de Nara, courte mais cruciale (710-794), le pouvoir central mis fin à la conscription des paysans, méthode empruntée à la Chine, mais mal adaptée au jeune pays (politiquement parlant) qu’est le Japon de l’époque. C’est Nakamaro Fujiwara qui abrogea la conscription en 721 pour professionnaliser l’armée. Moins nombreux, ceux-ci devaient absolument devenir plus efficaces. Chaque clan commença à compiler les techniques qui furent éprouvées avec succès sur les champs de bataille. L’enseignement fut bien entendu tenu secret au sein des clans, voire même des familles au sein des clans, afin d’avoir une chance de victoire en cas de conflit. C’est ainsi que les premières codifications techniques eurent lieu, mais on ne parle pas encore d’écoles martiales (ryū-ha).

La prestigieuse école Butokuden de nos jours, lors d’un cours de kendō.

L’ère Heian (794-1185) fut, contrairement à son nom qui signifie « la grande paix », une période particulièrement turbulente et riche en conflits armés. Après leur organisation en professionnels à l’époque de Nara, les Bushis vont subir la montée en puissance de l’aristocratie impériale dont la richesse artistique, intellectuelle et financière est à son zénith. Les guerriers apparaissent alors comme rudes et brutaux dans cet univers de raffinement extrême. Un fossé commence à se creuser entre les deux castes. Le mépris affiché des nobles et riches aristocrates pour les Bushis se heurte à une sourde colère et un désir de revanche que nourrissent ceux-ci. Sentiment renforcé par les avantages accordés par l’empereur à la noblesse et aux religieux, laissant les guerriers privés de toute récompense.

C’est ce sentiment qui va pousser les guerriers à deux choses. Tout d’abord à revoir la définition de leur rôle et à se choisir un nom. Ils empruntèrent aux chinois le terme wushi (武士, wǔshì) qui apparaît pour la première fois dans le livre d’histoire Shoku Nihongi (続日本記) écrit vers l’an 800. En japonais ce terme devint bushi (武士), aussi lu de façon archaïque « mononofu », qui siginifie littéralement « guerrier gentilhomme ». Ensuite, fort de ce nouveau nom qui est aussi une justification à la noblesse, ils décidèrent de prendre le pouvoir. Après une première tentative de révolte (par Taira no Masakado en 940) qui est réprimée de justesse, ce sont les grands clans guerriers (bushidan) comme les Taïra et les Minamoto qui vont, dès 1160, confisquer le pouvoir à la noblesse, et ce, pour les sept prochains siècles.
À partir de l’ère Kamakura (1185-1333) et de l’ère Muromachi (1333-1573), la classification des techniques et leur enseignement devinrent une chose établie, mais on ne connaît pas le nom des écoles, vu que celles-ci étaient entièrement le fait des clans. Une chose est sûre, c’est que toutes les écoles enseignaient des techniques pour se battre sur le champ de bataille, avec armes et armure sur le dos. Mais lorsque les armes sont perdues ou cassées, il fallait pouvoir poursuivre le combat avec des techniques de mains et de pieds. Afin de ne pas perdre ce savoir, les maîtres d’armes (de kenjutsu essentiellement) dénommèrent au 15° siècle toutes les anciennes techniques sous le nom de koryū bujutsu (littéralement, écoles anciennes de techniques guerrières). Les techniques de combat sont alors nommées yawara, koppō, dakentaijutsu, yoroi kumiuchi, mugen mukeru, et bien d’autres. Ce qui montre que le jūjutsu qui sera l’héritier de toutes ces formes, n’est pas un enseignement monolithique, et encore moins une technique uniquement de combat avec le corps. C’est pourquoi on distingue le koryū jūjutsu du jūjutsu moderne qui lui date de l’ère Edo.

La première école de koryū jūjutsu

Hinoshita Toride Kaizan Takenouchi-ryū (日下 捕手 開山 竹内流) est la première école officiellement recensée au Japon. Elle fut fondée en 1532 (soit l’an 1 de Tenbu, le 24e jour du 6e mois lunaire très exactement) par Takenouchi Chūnagon Daijō Nakatsukasadaiyū Hisamori, seigneur du château Ichinose à Sankushū (province de Mimasaka). Son cursus est très complet, puisqu’elle comporte pas moins 9 études distinctes :

  • Technique de lutte en armure (yoroi kumiuchi)
  • Techniques de combat souple (jūjutsu)
  • Techniques de bâton (bōjutsu)
  • Techniques de sabre (kenjutsu)
  • Techniques de dégainage et coupe (iaijutsu)
  • Techniques au fauchard (naginatajutsu)
  • Techniques à l’éventail de fer (tessenjutsu)
  • Techniques de ligotage (hojōjutsu)
  • Techniques de réanimation (sakkatsuhō)

La Takenouchi ryū est toujours enseignée de nos jours par la famille Takenouchi, au Japon et un peu partout dans le monde et son jūjutsu reste fameux et très connu. Les étudiants de cette école créèrent de nombreuses autres écoles de koryū jūjutsu comme par exemple :

  • Rikishin ryū
  • Fusen ryū
  • Sōsuishitsu ryū
  • Takagi ryū
  • Araki- ryū

Ce ne sera qu’à partir du 17° siècle que toutes ces écoles (et les suivantes) vont prendre de manière systématique le nom de jūjutsu.

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A propos de l'auteur

Nouvel utilisateur 951886

Depuis 30 ans, Ivan Bel pratique les arts martiaux : Judo, Aïkido, Kenjutsu, Iaïdo, Karaté, Qwankido et Taijiquan. Il a dirigé le magazine en ligne Aïkidoka.fr, puis fonde ce site. Aujourd'hui, il enseigne le shiatsu et la méditation qu'il exerce au quotidien, tout en continuant à pratiquer et écrire sur les arts martiaux du monde entier.

(2) Commentaires

  1. Salut Ivan
    Je pense qu’il est inexact de parler du Butokuden de Kyoto comme une école. Il s’agit d’une salle d’entrainement construite par le Dai Nippon Butokukai vers 1900. Elle n’est donc pas plus une école que le Budokan de Tokyo. De plus, depuis sa création, le bâtiment a changé plusieurs fois de nom, donc le lien avec l’Empereur Kammu est faible et uniquement symbolique à mon avis.
    Guillaume

    • Merci pour ton commentaire Guillaume. Je rectifie ça tout de suite !
      Du coup, je vais me plonger dans l’histoire du Butokuden. Aurais-tu des sources ?

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