Japon jujutsu Ryu et arts martiaux — 02 février 2016

Jujutsu, l'art douxAlors que les koryū d’armes japonaises connaissent un regain d’intérêt (surtout celles de kenjutsu), celles à mains nues restent encore très peu connues. Pourtant, avant de se battre avec des armes, les hommes apprirent d’abord à se battre avec leurs corps. Pour introduire cette série sur les koryū du jūjutsu, je vais vous raconter l’histoire du premier combat historique recensé sur l’archipel du Japon.

Les pratiquants de Judo, Karate japonais (et non d’Okinawa) ou d’Aïkido sont aujourd’hui suffisamment informés grâce aux livres et aux sites internet que leurs disciplines martiales ne sortent pas du cerveau d’un maître génial. Que ce soit le karaté de Gishin Funakoshi, le judo de Jigoro Kano ou l’aïkido de Morihei Ueshiba, tous ces arts martiaux sont les branches les plus récentes d’une longue évolution et tradition de techniques à mains nues, nommées communément jūjutsu, qui remontent aux origines mêmes du pays. Dans l’un des tout premiers ouvrages de l’histoire japonaise, le Kojiki (rédigé en 711), les auteurs relatent la création mythologique de l’archipel. Dans ce livre on trouve les premières citations de lutte à mains nues, sans plus de détails. Mais dans un livre un peu postérieur et pourtant faisant partie des classiques, le Nihongi (rédigé vers 720), on trouve la transcription d’un combat à mains nues, le premier jamais enregistré dans un livre, ce qui en fait le premier combat historique officiellement reconnu.

Récit du premier combat de jūjutsu

japanese-jiu-jitsu-2Dans la septième année du règne de Suinin, en 23 avant notre ère (ère Yamato), les courtisans de l’empereur rapportèrent les propos suivants : « Dans le village de Taima se trouve un homme vaillant qui se nomme Kuyehaya de Taima. Il possède un corps d’une telle force qui peut casser des cornes (de buffle) ou redresser des crochets. Il dit toujours « vous pouvez chercher dans les quatre directions, mais où se trouve celui qui pourrait se comparer à moi en force ? O que je puisse rencontrer un homme puissant avec qui je pourrais juger de sa force, sans égard pour la vie ou la mort » ».

L’empereur entendant cela déclara aussitôt à ses ministres : «  Nous avons entendu que Kuyehaya de Taima est le champion de l’empire. Existe-t-il quelqu’un qui puisse se comparer à lui ? »

L’un des ministres s’approcha et dit : « Un des serviteurs a entendu que sur les terres de Idzumo il existe un homme vaillant qui se nomme Nomi no Sukune. Il serait désirable que vous le fassiez chercher, même par procès, le fassiez combattre Kuyehaya ».

Le jour même l’empereur envoya Nagaochi, l’ancêtre d’Atahe de Yamoto, pour quérir Nomi no Sukune. Il vint directement de Idzumo et sans attendre lui et Kuheyaha furent mis ensemble pour lutter. Les deux hommes se tenaient face à face. Chacun leva le pied et frappa l’autre dans le même temps. Avec ce coup de pied Nomi no Sukune cassa non seulement les côtes de Kuyehaya, mais il frappa encore du pied, casse ses articulations et le tua. A partir de là, les terres de Kuyehaya de Taima furent saisies et données à Nomi no Sukune.

Les leçons de l’histoire

Ce que nous apprend le récit du Nihongi est d’abord que le combat à mort entre deux champions existait, puisque l’empereur et toute la cour sont désireux de l’organiser le plus vite possible. C’est bien qu’il était déjà dans les mœurs de faire s’affronter des « hommes puissants », à leurs risques et périls.

On apprend aussi que l’utilisation de pieds et certainement de poings était déjà pratiquée avec une puissance telle que les côtes cassent du premier coup. Cette puissance ne peut s’acquérir qu’avec de l’entraînement, ce qui suggère que les hommes puissants avaient un entraînement pour se battre.

On comprend également que le combat n’est pas codifié et donc qu’il ne s’agit pas encore de combat rituel comme l’est le Sumo, la lutte japonaise. Celle-ci sera en effet codifiée plus tardivement, même si les premiers affrontements entre sumotoris ne connaissaient pas de règles précises si ce n’est de renverser l’adversaire au sol. Il s’agit donc bien d’un combat de ce que l’histoire appellera plus tard le jūjutsu (le terme est en usage à partir 17e siècle).

Bien sûr, la route sera longue entre ce premier combat et la création authentifiée des premières écoles (ryuha) de jūjutsu au 16e siècle. Mais tous les germes sont déjà là, même si l’on peut aisément imaginer que depuis des âges bien plus avancés les Japonais (comme tous les autres peuples du monde) avaient déjà un sens aigu du combat pour survivre comme pour se battre contre les ennemis de toutes sortes.

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A propos de l'auteur

Nouvel utilisateur 951886

Depuis 30 ans, Ivan Bel pratique les arts martiaux : Judo, Aïkido, Kenjutsu, Iaïdo, Karaté, Qwankido et Taijiquan. Il a dirigé le magazine en ligne Aïkidoka.fr, puis fonde ce site. Aujourd'hui, il enseigne le shiatsu et la méditation qu'il exerce au quotidien, tout en continuant à pratiquer et écrire sur les arts martiaux du monde entier.

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