Chine Ryu et arts martiaux Taichichuan — 08 février 2017

Art martial chinois le plus populaire au monde, les racines historiques du Taijiquan (ou Taichichuan en version française) se perdent dans la brume du temps. Pourtant, un mythe fondateur ressort constamment, quel que soit l’école ou le style de cet art martial interne. Et comme les légendes comportent toujours une part de vérité, commençons le voyage par celle Zhang Sanfeng.

Zhang Sanfeng (张三丰) est probablement né à YiZhou dans la province chinoise du Liaoning (péninsule du Liaodong), dans le nord de la Chine (région frontalière avec l’actuelle Corée du Nord). On ne sait pas exactement quelle est son année de naissance, soit 960, ou 1247, ou 1279 selon les sources, ce qui en fait un contemporain de la fin de l’empire Yuan et début des Ming. Sa biographie est donc essentiellement légendaire, même si l’on pense sérieusement qu’il fut fonctionnaire dans le Hebei (ville de Anguo) avant de devenir moine taoïste dans les monts Wudang. Surnommé « Zhang Le souillon », il est souvent représenté en tenue de moine avec un chapeau de paille à large bord dans le dos. De fait, il était moine itinérant, d’où l’importance du chapeau pour se prémunir des intempéries.

L’érudit Huang Zongxi (de la dynastie Qing) le décrit ainsi :

« Le sage Chang San-Feng était natif de I-Chou dans la province de Liaotung. Il était très grand, charpenté comme une grue et avait l’allure d’un pin. Son visage était comme une ancienne lune, avec de gentils sourcils et des yeux généreux. Ses moustaches étaient taillées comme des lances et, été comme hiver, il portait le même large chapeau de bambou. Portant un cache-poussière en crin de cheval, il pouvait parcourir un millier de miles en une journée. Au début du règne de Hung-wu, il voyagea jusqu’aux montagnes T’ai-ho dans le Sichuan pour pratiquer les arts taoïstes et s’établit dans le Temple du Jade Vide. Il pouvait réciter les classiques[i] par cœur après une seule lecture. Dans la vingt-septième année du règne de Hung-wu, il se rendit dans les monts Wudang, dans le Hubei, où il aimait discuter des classiques et de philosophie avec la population locale. »

On appréciera la description physique d’un bon gaillard bien solide, mais qui sont également comme autant de traits censés le décrire psychologiquement. On est purement dans le conte ou la littérature. Qu’importe ! C’est donc là, au temple du Jade Vide qu’il va avoir sa révélation.

Récit de la révélation de Zhang Sanfeng

« Un jour, il était à l’intérieur récitant les classiques lorsqu’un oiseau plein d’allégresse se posa dans la cour. Son chant sonnait comme les notes de la cithare. Le sage observa l’oiseau de sa fenêtre…

L’oiseau reprit de l’altitude, puis scruta, tel un aigle, un serpent lové sur le sol. Les cris aigus, courroucés, de l’oiseau percèrent la quiétude de la chaude journée d’été : l’oiseau hésite, rôde dans le ciel bleu pendant un moment ; quand tout à coup il pointe son bec affûté et attaque en piqué pour tuer. Mais le serpent est alerte. Il esquive de la tête en un mouvement aisé et spiralé. L’oiseau fonce de nouveau en se battant avec ses ailes ; le serpent se contorsionne encore. Le long serpent agite la tête, ondulant çà et là pour échapper aux ailes de l’oiseau qui, frustré et déconcerté, retourne en altitude. Puis encore et encore, l’oiseau plonge frénétiquement, mais le serpent évite tout effort avec talent, et se porte hors de danger grâce à un nouveau mouvement en spirale. Le serpent feint alors la fatigue en invitant l’oiseau à l’approche. L’oiseau tombe dans le piège et le serpent se dresse et enfonce ses dents dans la victime surprise. Pendant ce combat pour la survie, les yeux de Chang Sanfeng, surveillent attentivement. Intrigué par l’habileté du serpent à éviter soigneusement les féroces coups d’estoc de son adversaire, le philosophe étudie et mémorise ses mouvements. L’oiseau fait des mouvements saccadés et dispersés. Le serpent se meut en souplesse et en cercles. Il comprend alors que la souplesse et l’attention gagnent sur la raideur et la dispersion.

De ce combat, Chang San-Feng reçut une révélation : le serpent alliant force et souplesse reflétait, dans sa forme lovée, l’image des énergies yin et yang, symbole du Taijiquan, comprenant le principe du souple enveloppant le dur. Se fondant sur les transformations du Tai Ji (le Grand Ultime), le sage développa le Taijiquan pour cultiver l’énergie et l’esprit (Shen), le mouvement et le repos, croissance et décroissance… ».

Décryptage du récit

Ce qui est intéressant dans cette légende[ii] c’est le choix des animaux d’une part et la révélation qui arrive à l’esprit de Zhang Sanfeng. L’oiseau représente l’esprit, la vivacité, le chant, l’allégresse, mais surtout le Ciel. Or les traits du Ciel, en tant que pouvoir venant d’en haut, lui sont clairement attribués : il scrute d’en haut, il veille, il plonge et attaque en piqué c’est-à-dire en ligne droite de haut vers le bas, pour tuer. Bref, il est l’incarnation du pouvoir céleste tel que les anciens Chinois et leurs empereurs s’en font l’idée. Le serpent quant à lui représente la sagesse, le savoir, la connaissance. Il est aussi le seul animal à être terrestre, sous terrain et aquatique à la fois. Bien entendu il représente aussi le danger, mais uniquement lorsqu’il est dérangé. Symboliquement il s’agit donc de la Terre. D’ailleurs, tout comme elle, il se chauffe aux rayons du soleil et apprend patiemment à vivre dans son milieu, grandissant un peu plus à chaque mue (symbole de la mutation chère aux chinois, cf Yijing). Dans le récit il se bat d’abord comme il peut, puis ondule pour esquiver ce qui revient à dire qu’il apprend de son expérience. Ensuite, il tournoie en spirale, ce qui signifie qu’il a retiré la quintessence de son expérience en intégrant le principe du mouvement de l’énergie. Fort de cela, il peut feindre d’être fatigué ou inerte (comme la terre qui s’endort en hiver) pour surprendre d’un coup brusque en se redressant (retour du printemps) et attrape l’oiseau qui sera tué (autrement dit à la façon des classiques chinois « la Terre reçoit et absorbe les ordres du Ciel »). En d’autres termes, ce que récit nous décrit n’est pas le combat entre deux animaux, mais celui du cycle des saisons situées entre deux pouvoirs qui organisent tout le principe de vie : le Ciel et la Terre.

À l’aune de cette explication, on comprend mieux que le récit est symbolique plutôt qu’historique. Du coup, la conclusion du personnage est parfaitement logique. Après avoir vu le combat et qui est le vainqueur, il choisit de développer un art martial basé sur le serpent et non sur l’oiseau, c’est-à-dire sur les forces terrestres. Il est évident que les humains ont toujours eu tendance à choisir des animaux bien terrestres comme base de leurs techniques martiales (à l’exception notoire des styles de l’aigle et de la grue). Mais dans le serpent lové il voit le symbole du Yin et du Yang. Cette phrase est importante, car elle montre que le moine voit non pas un serpent, mais ce pour quoi il a été éduqué en taoïsme : trouver les symboles taoïstes dans la nature. Il n’apprend donc rien du combat des animaux. Il transpose son savoir taoïste dans une technique. La seule conclusion que l’on peut tirer de cette légende est qu’elle sert de justificatif à la création du Taïjiquan par les taoïstes afin de s’en attribuer l’invention, comme nous le verrons plus tard.

Les monts Wudang, cœur du taoïsme en Chine.

Zhang Sanfeng, superman

Pour en finir avec le personnage de Zhang Sanfeng, on ne peut douter de son aspect mythologique. En effet, il est aussi bien capable d’avaler une quantité incroyable de nourriture que de rester à jeun pendant de longues durées ; par trois fois, des empereurs envoyèrent des délégations à sa recherche pour l’inviter au palais, mais personne ne put jamais le trouver, ce qui est assez douteux vu la puissance de l’administration impériale. Mais cela ne s’arrête pas là : il aurait ressuscité et appris des secrets alchimiques auprès de l’immortel du Dragon de feu. Il aurait construit un ermitage sur le mont Wudang et aurait invité ses disciples à s’y installer, mais lui-même n’y resta pas et reprit sa vie errante vers le Sichuan, passant entre autres par les monts Qingcheng et Heming.

Une variante de sa légende en fait un ancien moine de Shaolin. Une autre encore en fait un condisciple de Liu Bingzhong (1216 – 1274), personnage politique important du début de la dynastie Yuan. Enfin, la version qui le fait vivre sous les Song prétend qu’il défit à lui seul une centaine de bandits à la demande de l’empereur Huizong. Rien que cela.

Devant un tel palmarès, la récupération de l’image d’un tel homme était trop tentante pour la laisser dans l’ombre. Un corpus important de textes lui est attribué, regroupé dans l’intégrale de Zhang SanFeng. Toutefois, la lecture de celui-ci montre clairement qu’il s’agit d’une œuvre réalisée tardivement sous les Tang voire après eux. Pour preuve la présence du syncrétisme des trois sagesses chinoise : taoïsme, confucianisme et bouddhisme. Sous les Ming de nombreuses sectes vont se réclamer de lui pour poursuivre différents buts allant de la recherche alchimique au banditisme en passant par les arts martiaux, la philosophie, etc.

Alors comment cette figure légendaire finit par être confondue avec le Taijiquan ? C’est au 19° siècle qu’il est revendiqué comme ancêtre du Taijiquan par Yang Luchan (1799-1872), Wu Yuxiang (1812-1880) et Li Yishe (1832-1892). Or, Yang Luchan est le fondateur du style de Taijiquan Yang, qu’il a récupéré de la famille Chen. Il avait donc tout intérêt, lors de la création de son style, à s’approprier le personnage mythique de Zhang Sanfeng et de faire oublier la famille de Chen dans l’héritage de cet art interne. Quant à Li Yishe, celui-ci le désigne dans sa « Brève introduction au tai-chi » comme inventeur de cet art vers la fin de la dynastie Song, opinion reprise par Yang Chengfu (1883-1936), petit-fils de Yang Luchan, dans l’ouvrage « Intégral des exercices de tai-chi-chuan ». Certains en font aussi l’inventeur du style de la Grue blanche et de l’épée Jiandao.

Comme bien entendu on ne sait pas comment est mort Zhang Sanfeng, sa légende est d’autant plus grande. Il a été titré en tant que divinité par les empereurs Ming, le plaçant ainsi au panthéon des hommes mythiques de la Chine ancienne.


Notes :

  • [i] Les 5 classiques chinois que l’on apprenait à l’époque étaient : le Classique des documents, le Classique des existait un sixième, le Classique de la musique qui a été perdu et dont on ne connaît que le nom.
  • [ii] Il est prouvé aujourd’hui qu’historiquement rien de tout cela n’est vrai.

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A propos de l'auteur

Nouvel utilisateur 951886

Depuis 30 ans, Ivan Bel pratique les arts martiaux : Judo, Aïkido, Kenjutsu, Iaïdo, Karaté, Qwankido et Taijiquan. Il a dirigé le magazine en ligne Aïkidoka.fr, puis fonde ce site. Aujourd'hui, il enseigne le shiatsu et la méditation qu'il exerce au quotidien, tout en continuant à pratiquer et écrire sur les arts martiaux du monde entier.

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