Histoire Japon — 09 septembre 2013
Les récits des batailles du Japon et les chroniques de guerre des périodes Heian, Kamakura et Muromachi ne relatent que des hauts faits d’armes de la classe des bushis. On y retrouve les archétypes classiques comme le héros, le loser tragique, le traître, le lâche, etc. Mais les femmes n’apparaissent presque jamais. Rendons-leur justice aujourd’hui et voyons dans quelles circonstances quelques grands noms de femmes guerrières (lire Quelques femmes guerrières célèbres et La légende de Tomoe Gozen) sortirent du lot commun.

 

Les temps anciens

A cette époque lointaine de l’Histoire du Japon, les rôles dédiés aux femmes dans les récits et légendes étaient assez basiques : la femme courageuse qui préfèrent mourir après la mort de son bushi de mari, la mère rancunière qui élève son fils pour accomplir une vengeance, la séductrice qui occupe l’esprit d’un grand chef et le plonge loin de ses devoirs de samouraï. Pour résumer, les femmes étaient donc soit massacrées, soit épargnées puis données à un noble ou un guerrier. Qu’elles soient violées ou ramenées à l’état d’esclave devaient être trop banal pour être mentionné plus tard dans les grandes épopées guerrières, tout comme le massacre et le pillage des paysans. Mais la mention de femmes guerrières (onna-musha) est restée très inhabituelle.

(Hangaku Gozen)

 Avant d’aller plus loin, arrêtons-nous un peu sur le terme d’onna-musha. Ce terme est une abréviation de onna-bugeisha, qui s’écrit 女 武 芸 者. Mot à mot cela donne « femme-guerre-arts-pratiquante ». Bugeisha est « celui qui pratique les arts martiaux ». Bugei ce sont les « arts martiaux ». Le mot sha est une personne qui pratique quelque chose. Pensez à geisha, la personne « qui pratique les arts », soit une courtisane. Sha est juste une personne qui pratique, tout comme shi (士), mais ce dernier kanji se lit aussi samouraï. C’est pourquoi on l’évite dans ce contexte afin de ne pas se tromper. Le mot onna-bugeisha a été abrégé pour plus de facilité et de rapidité à le prononcer en onna-musha. Ces abréviations sont courantes en japonais, dans une langue qui recourt facilement aux ellipses de langage. Onna signifie toujours la femme, mu (武) est une autre lecture de bu. C’est donc dans tous les cas, une femme qui pratique la guerre.

 

 

Les femmes du Japon féodal n’étaient pas entraînées à se battre. Toutefois, le maniement de quelques armes leur était accessible, à commencer par une forme de couteau (kaiken) ou de petits sabres (tanto) que les nobles portaient parfois. Comme ces lames ne devaient pas impressionner grand monde, on leur inculquait l’art de la naginata (lance recourbée et terminée par une lame, connue en Europe sous le nom de fauchard), arme autrement plus redoutable. Les onna-musha les plus connues, comme Tomoe Gozen et Hangaku Gozen, utilisaient toutes les deux la naginata. Mais l’arme qui les a fait passer au rang et au statut de guerrière est l’arc. En effet, les bushi de rang noble étaient tous des cavaliers qui formaient la cavalerie. Pour se distinguer de la piétaille, ils se devaient de manier l’arc et le sabre sur un cheval. C’est ce que firent ces deux femmes, en y ajoutant la naginata, l’arme de prédilection de la gente féminine. Ce choix s’explique car la naginata combine de multiples avantages : imposer une grande distance contre n’importe quelle autre arme, contrer un cavalier en coupant les jarrets du cheval et permettre d’éviter le corps à corps où les femmes sont souvent plus faibles.

Les provinces combattantes

Depuis le 10e siècle, le Japon a toujours connu des états de guerre plus ou moins endémiques. Mais en 1467, c’est tout le pays qui bascule dans le chaos le plus complet, formant jusqu’en 1568 la période Sengoku Jidai (les provinces combattantes). Les royaumes ou provinces étaient parfois complètement vidés de tous les hommes en état de combattre pour être intégrés de gré ou de force dans les armées du seigneur local ou pour se louer comme mercenaires (nobushi) auprès du plus offrant. Résultat : les femmes constituaient bien souvent le dernier rempart des défenses des villes ou du château. A cette époque on ne compte plus le nombre de femmes de seigneurs de guerre portant l’armure et maniant les armes. Elles étaient généralement à la tête d’une troupe de femmes, toutes armées de naginata. Par exemple, le Bichi Hyoranki cite la femme de Mimura Kotoku. Catastrophée par le nombre de victimes notamment chez les femmes et les enfants pendant le siège du château de son mari, elle s’arma en compagnie de 83 soldats et attaqua l’ennemi « faisant tournoyer sa naginata comme une roue à eau ». Elle défia Ura Hyobu, un général monté sur son cheval, mais celui-ci déclina le duel en déclarant que cette femme n’était pas à la hauteur d’un vrai guerrier. Il s’enfuit vers ses arrières en soufflant « c’est un démon ». Il faut dire qu’on avait la superstition facile à l’époque, mais que l’argument lui permit de s’échapper lorsqu’elle fit route vers le château, en taillant tous les adversaires qui se trouvaient sur son chemin.

(Détail de Attaque de nuit sur le Horikawa) de Yoshitora

Pour en revenir aux armes destinées aux femmes, toutes n’avaient pas l’opportunité de manier une naginata. L’arme la plus commune est, je l’ai dit précédemment, le kaiken. Plus petit que le tanto, le kaiken est un petit sabre en miniature (environ 15 cm de long), qui se logeait dans la manche du kimono ou dans le obi. Le kaiken s’apparente donc plus à un couteau non pliable. Les femmes se séparaient rarement de leur kaiken tout comme les bushi ne quittaient pas leurs deux sabres. Bien qu’il existe un art martial dédié, le kaiken-jutsu, peu de techniques étaient inculquées aux femmes qui en possédaient. Cette arme servait surtout pour le suicide, plutôt que de se rendre et de finir en femme à soldats. Elles plaçaient la lame sur la jugulaire et tiraient d’un coup sec. La mort est rapide et peu douloureuse comparée au seppuku. Cet acte s’appelle jigai, et devait permettre aux femmes de mourir sans trop de souffrance, afin de ne pas déformer leur visage dans la mort, contrairement aux hommes, ce qui aurait été le dernier des déshonneurs. Fondamentalement, la seule technique enseignée consistait à tenir le kaiken à deux mains, poser le manche contre sa poitrine et foncer sur sa victime, avec tout le poids du corps derrière la lame. Ainsi elles devenaient des lames vivantes, mais n’allaient généralement pas très loin. De toute façon pour elles c’était le suicide ou le combat suicidaire, ou le bordel.

La période Edo

A la moitié du 17e siècle, après maints combats et de nombreuses batailles, le Japon passe d’une période de chaos à une paix forcée, imposé par le grand vainqueur, le shogun Ieyasu Tokugawa. La demande en combattant et en talents guerriers tomba presque aussitôt. Pour canaliser les foules de bushi potentiellement dangereux, la société adopte le modèle confucianiste. En résumé, cela implique que chacun soit à sa place et s’y tienne. Les femmes se consacrent alors entièrement à leur mari et ne quitte plus du tout la maison ou le château. Paradoxalement, leur place est plus restreinte et moins égalitaire qu’en temps de guerre. Hommes et femmes sont obligés de suivre le shido, ou la Voie du samouraï ou du gentleman, c’est-à-dire un ensemble de codes de bienséances qui cadre la vie quotidienne et évite les débordements. C’est à cette époque également que se développe les écoles d’armes qui, pour certaines, passent du statut de jutsu à celle de do. On intériorise donc les techniques qui deviennent non plus des outils de bataille pour vaincre l’ennemi, mais pour se vaincre soi-même. Pour accélérer cet état d’esprit, les bushi sont invités à s’adonner à la calligraphie, à l’ikebana, à la cérémonie du thé, à la lecture et la philosophie, tout ce qui permet à l’homme de s’améliorer et de ne plus sauter sur son sabre au moindre prétexte. Le bushi devient simplement shi, c’est-à-dire samouraï.

Femmes et hommes commencent à vivre de manière séparée. Par exemple, le mari vient visiter sa dame pour les relations sexuelles, mais retournera dormir dans sa chambre. La femme le sert, quel que soit le désir de l’homme. Nous revenons à une société où le rôle des genres est très classique. Quid alors des onna-musha qui firent parler d’elles pendant les batailles ? Les récits devinrent alors des moyens pour définir le rôle et la place de la femme dans la société. L’entrainement à la naginata devenait alors moins un moyen de se défendre  qu’une façon d’inspirer aux femmes les idéaux de la guerrière qui doit consacrer sa vie à son mari. Mais contrairement aux femmes occidentales, notamment dans la société Victorienne, les femmes ne devaient pas être fidèles et frêles, mais fidèles et fortes, pour soutenir la maison, le travail et les décisions de l’homme. Cela vaut pour toutes les classes sociales, qu’elles soient paysannes ou nobles.

En cette période Edo qui connut essentiellement la paix, le système des arts martiaux se diversifient et se fractionnent. Il ne s’agit plus de connaitre quelques coupes simples mais puissantes, pour se battre sur un champ de bataille. Sans armure, le corps devient plus disponible et plus vulnérable à la fois. Dans la vie civile, les situations de combat se démultiplient. On sort de la confrontation en ligne, armée contre armée, pour se spécialiser dans le duel à un contre un ou contre plusieurs adversaires. C’est pourquoi chaque clan va se refermer et se spécialiser dans le maniement d’une ou de quelques armes. La plupart des écoles de naginata sont reprises par des femmes. C’est dès cette époque que cette arme devient associée dans l’esprit des gens à une pratique purement féminine.

Dans certains villages, les femmes conservent toutefois un rôle actif dans le maintien de l’ordre. En effet, les hommes peuvent être souvent absents du village s’ils sont marchands, porteurs, artisans, ou selon les saisons pour rejoindre des équipes de travail dans un district voisin. En cas de voleurs ou d’individus suspects, elles s’empressaient alors de reprendre la naginata qui se trouvait toujours suspendue aux murs de la maison. Elles formaient à plusieurs des groupes d’interventions d’urgence, et étaient relativement autonomes. Protéger les alentours faisaient simplement partie d’une de leurs fonctions et personne n’y trouvait rien à redire.

La fin des guerriers

En dehors des quelques cas que j’ai déjà présentés (voir Les femmes guerrières célèbres), on peut dire que la présence au premier plan et de manière massive des femmes au combat devient rarissime. Pourtant, ce ne sont pas les guerres qui manquent au Japon, mais à partir de l’ère Edo, la Pax Tokugawa a largement contribué à la stabilité du pays. Il faut attendre le 19e siècle pour voir ressurgir le phénomène des onna-musha. Avec l’avènement de l’ère Meiji et l’occidentalisation rapide et forcée de la société, la vieille classe des samouraï comprend que son temps est révolu. Deux réactions vont alors s’opposer : certains vont opter pour des postes importants, notamment au sein de l’armée, dans la nouvelle société qui se met en route. Les autres, les tenants de l’ordre ancien, vont s’opposer aux nouveaux modes de vie, puis à l’empereur, en sortant les armes de leurs fourreaux.

Sans entrer dans le détail des derniers soubresauts (que je raconterai dans un autre article), il faut comprendre ce qui se joue ici. Le début de l’année 1868 marque la fin d’une époque, d’une tradition, d’une société dirigée et organisée par et pour les samouraïs et le shogun. En s’opposant à l’empereur qui cherche à reprendre le pouvoir, le dernier shogun Tokugawa et ses troupes opposent cette tradition à la volonté de changement de l’empereur et de ses alliés. Jusqu’ici il s’agit simplement d’une lutte politique. Le clan Choshu et Satsuma pour l’empereur vont se battre contre les alliés du shogun, dont la tête est le clan Aizu. En engageant toutes ses forces dans cette bataille, les vieux réflexes de la caste des guerriers ressortent et les femmes se réarment aux côtés des maris. Face à eux, des troupes entièrement modernisées par les français, une artillerie par les allemands, et une cavalerie par les américains. C’est lors de cette guerre de Boshin que l’on revoit des bandes militarisées de femmes portant haut leurs naginatas et taillant en pièces leurs ennemis (voir Yamamoto Yaeko et Nakano Takeko). Mais la technologie sera la plus forte et cette guerre, ainsi que la rébellion du clan Satsuma en 1877, se finira tragiquement pour les guerriers des temps anciens.

L’art du combat féminin se transmet toujours aujourd’hui à travers des écoles de naginata. Les plus célèbres sont Tendo ryu et Jikishin Kage ryu Naginata-do. Ce sont des écoles complètes qui enseignent outre la naginata, le kusarigama, les deux sabres, le sabre court et d’autres armes. Véhiculant les anciennes traditions, elles continuent à promouvoir l’idée qu’une femme ne saurait être parfaite et prête à affronter le monde sans « savoir coudre, faire la cuisine et manier la naginata ».

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  • Remerciements à Marcia, pour le japonais.
  • Source : Ellis Amdur, « Women warriors of Japan »

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A propos de l'auteur

Nouvel utilisateur 951886

Depuis 30 ans, Ivan Bel pratique les arts martiaux : Judo, Aïkido, Kenjutsu, Iaïdo, Karaté, Qwankido et Taijiquan. Il a dirigé le magazine en ligne Aïkidoka.fr, puis fonde ce site. Aujourd'hui, il enseigne le shiatsu et la méditation qu'il exerce au quotidien, tout en continuant à pratiquer et écrire sur les arts martiaux du monde entier.

(2) Commentaires

  1. Bonjour,

    je trouve cet article très intéressant et je souhaiterais prendre contact avec vous au sujet de votre recherche sur les femmes guerrières au Japon car j’ai pour projet de réaliser un blog ayant pour thème les femmes guerrières dans le monde et votre article pourrait y prendre place (avec votre accord).

    Cordialement,

    Roxane

  2. Pingback: Fu Hao : aux origines de l’histoire martiale | Fudoshinkan - le magazine des arts martiaux

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