Histoire — 01 décembre 2014

charge cavalerie mongoleBien que les raisons profondes de l’empereur des Yuan, Khubilai Khan, pour envahir le Japon restent assez obscures, sa mise à exécution prouve que son plan a bien été préparé. Sa stratégie consiste à partir de la Corée et de sécuriser immédiatement les communications en contrôlant les îles de Tsushima et de Iki. Puis le débarquement principal aurait lieu sur l’île de Kyushu, afin de toucher le Japon au cœur pour qu’il ne puisse jamais s’en relever. Les voiles se déploient le 10e mois lunaire de 1274 sur le détroit qui sépare la Corée de l’archipel nippon. L’expédition mongole est lancée.

Du côté japonais, si nous n’avions les preuves des ambassades, lettres et autres prières, on aurait pu croire que l’invasion fut une surprise totale. Les Japonais étaient informés de la préparation de l’invasion grâce à leurs « services » de renseignement. Mais en réponse au plan des Mongols, la réponse fut de mobiliser le gokenin sur chaque île et le long de la côte de Kyushu. Les historiens débattent depuis longtemps sur le nombre de guerriers présents. Du côté japonais, on table raisonnablement sur une fourchette allant de 4 à 6000 soldats[i]. Du côté mongol, on trouve 900 navires et environ 22.000 hommes, bien que les Japonais jurent dans le Hachiman Gudokun (livre des faits guerriers, puisque le dieu de la guerre s’appelle Hachiman) qu’ils étaient au moins 102.000, afin que leur prestige à défendre les côtes nippones soit plus grand encore. Quoi qu’il en soit, la différence tenait surtout à des forces japonaises disséminées en plusieurs lieux et une force mongole agissante comme un pack de rugby.

Invasion de Tsushima et Iki

Le 3e jour du 10e mois lunaire (2 novembre 1274), l’armada sino-coréo-mongole appareille et prend le large. La première île sur le chemin du Japon est celle de Tsushima, dans le détroit du même nom qui sépare le continent asiatique de l’archipel. Ce sont en fait deux îles reliées par une petite bande de terre. Le 4 novembre au soir, la flotte est repérée au large de l’île, ce qui donne au jitodai d’organiser une défense hâtive. Ce jitodai est So Sukekuni (1207-1274) qui accoure sur la plage de Kodoma, à la tête de 80 cavaliers et de leurs troupes. À 2 heures du matin au matin du 5 novembre, les Mongols débarquent et deux heures plus tard, le combat commence, tandis qu’un bateau japonais file vers Kyushu annoncer le début de la guerre à Dazaifu[ii]. So Sukekuni avait apporté avec lui un interprète pour commencer des palabres et éventuellement négocier, mais une nuée de flèches leur tomba dessus : les Mongols n’étaient pas là pour discuter. Une première vague de 1000 hommes débarqua et d’entrée de jeu, le clash entre les tactiques de combat fut immense. Si l’excellente archerie des bushis fit mouche dans les rangs des Mongols, l’apparition des catapultes changea rapidement la donne. Puis la mise en place de rangée d’archers tirant tous à la fois, pour créer une « douche de flèches » sur les Japonais. Malgré leur bravoure, les bushis furent taillés en pièce et So Sukekuni se retira au château où même les femmes préparèrent la défense. Mais le lendemain à l’aube, une immense armée entourait le château. Ce ne fut qu’une question de jour pour le mettre à bas. Les Mongols ensuite massacrèrent tous les habitants des environs sans exception, sauf l’une des femmes de So Sukekuni qui put rejoindre Dazaifu pour passer le message de la défaite de Tsushima.

L’île d’Iki est bien plus petite et les défenses furent proportionnelles. Malgré les demandes pressantes de renforts auprès du commandement sur Kyushu, les bushis furent livrés à eux-mêmes. Les Mongols passèrent quelques jours sur Tsushima puis repartirent le 13 novembre. Sur Iki, le jito était Taira Kagetaka qui tenait le château de Hinotsume, plus probablement une forteresse de bois solide, mais pas indestructible. La stratégie fut la même, un rouleau compresseur de flèches et d’hommes qui chassèrent les bushis de la plage, puis le siège express du château. Une nouveauté toutefois est à noter. Lors d’une tentative de sortie des bushis pour briser les rangs mongols, ceux-ci se retrouvèrent face à leurs propres habitants qui servaient de bouclier humain et de première ligne. Chaque habitant avait les mains percées et une longue corde passait d’un trou à l’autre, attachant tout le monde et les empêchant de s’enfuir. Pour ne pas les tuer par les flèches, les bushis dégainèrent leurs sabres et passèrent à travers les premiers rangs. Ce fut leur fin.

Le débarquement sur Kyushu

Mongols_défense cotièreSans attendre plus longtemps, les Mongols reprirent aussitôt la mer et arrivèrent en vue de la péninsule de Matsuura et l’île de Takashima dès le 14 novembre. Pour des raisons de tranquillité de navigation, cette péninsule devait être sécurisée. Elle était tenue par un gang de pirates (wako) qui était notamment responsable des raids sur la Corée. Ils ne tinrent que quelques heures, mais cela suffit pour mettre en alerte maximum les forces principales situées dans la baie de Hakata.

Le commandement à Dazaifu savait que le débarquement principal aurait lieu sur la plage de Hakata, car le sable est doux et accessible, la baie est protégée des courants et l’espace est large et vaste, suffisant pour une flotte de 900 navires. Il pensait que les troupes des clans Shoni et Otomo étaient bien assez préparées pour soutenir l’attaque. Mais lorsque les troupes mongoles débarquèrent, les bushis se rendirent vite compte à quel point ce n’était pas le cas. Pour aider les troupes à débarquer, les flèches pleuvaient depuis les bateaux. Petites et empoisonnées, ces flèches pouvaient voler plus loin grâce aux arcs à double courbures. Une fois sur terre, les Mongols se rassemblent vite en groupe dense et protégé par des boucliers, créant ainsi une tête de pont. Une fois un bout de plage occupée par les fantassins, les armes lourdes, les archers, les cavaliers suivent de près et renforcent les positions. Sans attendre les mouvements en groupe débutent rapidement.

Le Yuan Shi (le livre des Yuan) décrit brièvement la situation : « dès qu’une hauteur fut occupée, les généraux donnaient leurs ordres en frappant sur des tambours de guerre pour faire avancer les troupes, sur des gongs pour les faire reculer. Une fois que l’ennemi a bougé dans un emplacement anticipé à l’avance, les envahisseurs attaquaient de tous les côtés à la fois. Ils utilisaient aussi des armes à feu et massacrèrent les forces ennemies. Les Japonais ont été mis en déroute ».

De son côté, le Hachiman Gudokun raconte le chaos incroyable qui régnait parmi les rangs japonais. Non seulement les flèches et les pierres (de catapultes) pleuvaient, mais de plus ils faisaient face aux bombes en métal et papier qui faisaient beaucoup de bruit, de fumée et effrayaient les chevaux (les samouraïs ne purent presque pas en faire usage) et les simples soldats. Même dans les mouvements de retraite, les Mongols continuaient à faire tomber tout leur arsenal sur les Japonais, les empêchant de faire des contre-attaques efficaces. Les gongs, les cris en chœur des troupes, les explosions rendaient sourds les Japonais qui « ne savaient plus distinguaient l’ouest de l’est ». Mais ce qui impressionna le plus les généraux nippons fut l’efficacité du commandement et l’ordre qui régnait dans les rangs mongols, rendant leur machine de guerre terriblement destructeur. Les Japonais avaient l’habitude d’attaquer par petits groupes, sans organisation particulière, le courage faisant le reste. La différence fut évidemment à la faveur des Mongols. Jamais le Japon n’avait vu de tactiques d’infanterie, du moins pas depuis des siècles lorsqu’ils faisaient tout comme les Chinois. De plus, l’art de la cavalerie mongole n’avait rien à voir : des raids éclair, des volées de flèches, ou de lourdes charges de centaines de chevaux à la fois. Les bushis eux, cherchaient toujours dans la masse un combattant digne de ce nom capable de faire un bon duel, mais les Mongols ne l’entendaient pas ainsi et agissaient toujours en groupe. Toutefois, quelques exploits individuels furent notables, mais cela ne fit pas de différence au bout du compte.

cavaliers archers mongols

Pendant 24h la bataille fit rage, avec de nombreux mouvements. Il ne faut pas imaginer un débarquement moderne comme celui de Normandie, avec des fronts clairs qui avancent ou reculent. Ici des bandes courent en tous sens, chargent et contre-chargent. Cela ressemble davantage à une multiplication d’escarmouches, sauf en ce qui concerne les débuts sur la plage. Sauf que, encore une fois, les Mongols ne bougeaient qu’en phalange bien organisée. Toutefois, Shoni Kagesuke et les troupes japonaises étaient tout à fait conscients qu’ils représentaient la seule barrière face aux Mongols, avant que ceux-ci n’atteignent Mizuki et Dazaifu les deux villes côtières de cet endroit. Ils se battirent avec l’énergie du désespoir, infligeant de lourdes pertes aux troupes ennemies. La légende dit que Shoni Kagesuke lui-même vit un mongol géant (2,10m de haut était un fait rare à cette époque) et l’aligna d’un tir d’arc puissant. Le géant était l’un des principaux généraux mongols, Liu Fuxiang. Le soir même du 19 novembre, les autres généraux retirèrent leurs troupes pour retourner sur les bateaux afin de souffler, soigner les blessures et se restaurer. La perte du général géant avait aussi touché durement le moral des autres commandants mongols. Ce retour sur leurs bateaux fut définitif.

Bushi chassant mongols

Une fin abrupte

Dans la nuit du 19, le vent se leva brutalement et une grande tempête fit rage, alors que ce n’était pas la saison des typhons. De nombreux bateaux coulèrent ou furent drossés sur les rochers. Le lendemain matin, le reste de la flotte hissa tant bien que mal les voiles et retourna en Corée. Mais la tempête ne cessa pas pour autant, car il fallut presque un mois pour atteindre le continent. Au total, presque 13.500 envahisseurs avaient péri par les armes ou noyés. Aujourd’hui encore, on retrouve des traces et des armes dans les fouilles archéologiques sous-marines de la baie de Hataka. Il faut dire que seuls 300 navires étaient réellement taillés pour la mer. Les 600 autres étaient de petits esquifs qui ne pouvaient rivaliser avec des grosses vagues. Dans leur envie de plaire, les Coréens avaient fourni aux Mongols toutes les embarcations qu’ils avaient pu fabriquer rapidement et confisquer aux pêcheurs, et il y en avait de toutes sortes.

Il est toutefois intéressant de noter que le Hachiman Gudokun ne fait nulle part mention d’une tempête, alors que ce récit n’hésite jamais à faire grossier le moindre exploit ou fait surnaturel qui irait à l’avantage des Japonais. Mais d’un autre côté, deux temples Shinto furent récompensés officiellement pour avoir su attirer des vents contraires qui renvoyèrent l’ennemi d’où il venait.

tempête bataille japonais mongols

Cette incursion, fort courte dans le temps, pose toutefois une question : les Mongols comptaient-ils réellement envahir le Japon avec 22.000 hommes ? S’ils avaient passé les défenses côtières, auraient-ils continué ? Connaissant la capacité des Japonais à déplacer des grandes armées d’une région à l’autre, ils n’auraient pas pu aller bien loin si l’on s’en tient à une simple comptabilité de troupes. Au contraire, les historiens penchent de plus en plus pour une sorte de match test, afin d’étudier et d’éprouver les Japonais, afin de mieux les conquérir plus tard. Théorie farfelue ? Au regard de l’histoire mongole, non. Car c’est exactement ce qu’ils firent pour l’invasion de la Russie. D’abord, une bataille sur la rivière Kalka d’où ils retirèrent à moitié vainquit, pour revenir en 1223 avec des hordes de cavaliers qui ne s’arrêtèrent pas avant le milieu de l’Europe. Aux vues de la préparation de la seconde invasion, cette théorie tactique pourrait bien être la bonne.

Toujours est-il que si la thèse de la tempête est infirmée, car les bateaux étaient partiellement protégés du large dans une baie, alors c’est que les bushis nippons firent la preuve de leurs talents martiaux, car au retour des troupes mongoles sur le continent, il manquait un tiers de leurs hommes.

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Notes :

[i] En réalité, ce chiffre donne une moyenne du nombre de samouraïs engagés, environ une petite centaine. Ce petit chiffre peut paraître étonnant faible, mais en 1275, seuls 120 bushis (survivants, ndr) furent récompensés pour leurs actes sur le champ de bataille. Comme un bushi avait avec lui entre 30 et 60 hommes armés, une estimation moyenne de 50 paraît à peu près juste.

[ii] Dazaifu et Mizuki sont les deux villes les plus proches de la côte, dans la baie de Hataka. Le commandement de la défense japonaise était situé à Dazaifu, ancienne capitale administrative de l’île de Kyushu.

Lire aussi sur les invasions Mongoles au Japon :

  1. Les circonstances historiques
  2. Des stratégies et conceptions opposées

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A propos de l'auteur

Nouvel utilisateur 951886

Depuis 30 ans, Ivan Bel pratique les arts martiaux : Judo, Aïkido, Kenjutsu, Iaïdo, Karaté, Qwankido et Taijiquan. Il a dirigé le magazine en ligne Aïkidoka.fr, puis fonde ce site. Aujourd'hui, il enseigne le shiatsu et la méditation qu'il exerce au quotidien, tout en continuant à pratiquer et écrire sur les arts martiaux du monde entier.

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