Armes — 11 octobre 2013

kodachiTous les pratiquants d’arts martiaux japonais connaissent la mythique paire de sabres des samouraïs qu’ils portaient à la ceinture. Si le katana et le wakizashi sont archi-connus, curieusement on pratique assez peu avec un shoto en bois alors que le bokken long reste la référence en matière de pratique. C’est pourtant un petit bokken intéressant à bien des égards.

 

Dans la classification par taille des lames japonaises, nous avons – du plus grand au plus petit – le tachi, le katana, le kodachi, le wakizashi et le tanto. Si le wakizashi est connu, le kodachi l’est moins. En fait, le mot signifie littéralement « le petit des grands sabres » (小太刀). Il est trop court pour rentrer dans la classe des daito (grands sabres ou sabres longs, comme le katana), mais trop long pour être un poignard ou une dague. S’il ne porte pas le nom de wakizashi c’est qu’il existe une différence profonde entre les deux lames. Le wakizashi est la copie, d’un tiers plus petit, du katana et les deux sont toujours livrés par paire. Cet ensemble forme le Daisho (littéralement le grand et le petit), indissociable du guerrier japonais.

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(Bushi avec un daisho)

L’origine du wakizashi est assez tardive dans l’histoire japonaise. Il apparaît à la grande époque du tachi, pour compenser sa relative fragilité. En effet, les grandes lames cassaient parfois en fonction du choc reçu. Et les chocs ne manquaient pas. Il fallait pouvoir sortir une lame « de secours » qui permette de frapper violemment, d’où le nom d’uchi gatana ou Koshi gatana (littéralement, le « sabre de frappe ». Nota : on peut écrire katana ou gatana, la prononciation est la même). Ce sabre servait aussi à achever au sol un combattant ou à lui couper le cou, les bushi étant de véritables chasseurs de tête, puisque celles-ci servaient à se faire valoir auprès de leur seigneur et à obtenir des récompenses en rapport avec leurs exploits.

Le daisho signifie que la paire de sabres est identique en tous points, tant dans sa décoration, ses fourreaux (saya) que dans le respect des proportions. Toutefois, avec les époques, de nombreux tachi ont été raccourcis pour devenir des katana et de nombreuses longues dagues (certains tanto pouvaient être assez longs) ont été montées comme wakizashi, en conséquence de quoi les paires étaient dépareillées, mais cela ne choquait pas l’esprit japonais pour lequel la qualité des lames compte plus que la simple ressemblance.

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(Forge de lames japonaises. Ici la phase de trempe)

Le kodachi (ou kotachi, selon la transcription) en revanche est une lame seule, qui n’est pas obligatoirement accompagnée par une lame plus longue. Kodachi et wakizashi sont tous deux rangés parmi les shoto, c’est-à-dire les petits sabres (entre 1 et 2 shaku de long, soit environ deux pieds en mesure anglo-saxonne, équivalant à 60 cm). Il existe une raison historique à cela. Sous la période Edo, un édit du shogun stipulait que seuls les bushi (que l’on n’appelait pas encore samouraï) avaient l’autorisation de porter une lame supérieure à deux shaku. Mais les marchands, les colporteurs et bien d’autres itinérants avaient besoin de se défendre sur les routes contre les bandits de grand chemin. Afin de ne pas enfreindre la loi et risquer les foudres des bushi, les forgerons inventèrent le kodachi à destination du peuple.

Par ailleurs, le kodachi nécessitait moins de matière première, moins de travail, aussi était-il meilleur marché et donc plus abordable pour les bourses modestes. Comme les marchands étaient parfois bien plus riches qu’un pauvre bushi, ils pouvaient avoir des kodachi à faire pâlir d’envie bien des guerriers. Certains kodachi conservés aujourd’hui ont un travail de forge, de polissage et des finitions bien supérieures à de nombreux wakizashi.

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(Kodachijutsu,Ch. Brun et  et J-L Addou)

Les formes de kodachi sont assez variables. On en trouve d’assez droits, parce que le propriétaire n’était pas bien riche et que le forgeron ne se fatiguait pas à trouver une belle courbure pour le prix proposé. D’autres sont en revanche très courbes. Dans ce cas-là, il s’agit de simples soldats revenus à la vie civile, qui font monter la lame de leur naginata (le fauchard) sur une poignée. Du coup, le kodachi est devenu l’arme secondaire de prédilection de la piétaille dans les batailles, passant ainsi du monde civil au monde militaire. Il permettait aux soldats porteurs de naginata, yari (lance) ou plus tardivement mousquets (ancêtre du fusil) d’avoir une arme de main pour le corps à corps. Enfin, quelques modèles tardifs possédaient deux lames cachées dans la saya d’un katana.
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 (Double kodachi dans une seule saya)

De nos jours, de nombreux budo japonais, comme l’aïkido, le judo traditionnel, le kenjutsu et quelques autres, utilisent dans leur entraînement le bokken long (ou bokuto, 木刀, littéralement « sabre de bois »), soit l’équivalent en bois du katana. Mais le shoto en bois (ou shoto bokken), est assez peu utilisé, voire franchement oublié. C’est un peu dommage, car il est historiquement lié aux arts martiaux. De plus, son utilisation permet d’ouvrir la pratique du ken à de nouveaux horizons. Pourtant, pouvoir le porter à la ceinture en même temps que le bokken permet de se rendre compte tout d’abord de ce que cela représente en termes de sensation, de volume dans la ceinture. Cela change aussi la façon de saisir et de dégainer le grand bokken. Sa présence pose également la question de son dégainage et on comprend mieux pourquoi de nombreuses écoles de kenjutsu proposent de le mettre à la ceinture avec tranchant vers le bas, afin de faciliter sa saisie.

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(Kuroda Senseï dans sa jeunesse, démontrant une technique avec kodachi)

Aujourd’hui on le retrouve dans la pratique de l’école Niten Ichi Ryu, de Miyamoto Musashi ou dans le jodo Muso Shinden Ryu, puisque cette discipline serait issue de la rencontre entre Gonosuke et Musashi. En aïkido, Saotome Senseï l’utilisait volontiers. On le retrouve aussi chez Yoshinobu Takeda (élève de Yamaguchi Senseï et non du Daïto Ryu). Le Katori Shinto Ryu utilise également cette arme. Mais seul l’art martial Kodachi-jutsu pratique exclusivement avec cette arme, comme son nom l’indique. Avec les deux bokuto en mains, il est possible de se sentir rapidement emmêlé. Pourtant, il suffit de bloquer une attaque avec une lame (de préférence avec le shoto) tout en coupant avec l’autre pour comprendre l’importance de la pratique à deux lames. Cela n’empêche nullement de continuer à travailler en respectant le principe d’awase (harmonie) avec son partenaire. Une réhabilitation de cette arme dans la pratique du Budo me semble donc une bonne idée à développer.

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A propos de l'auteur

Nouvel utilisateur 951886

Depuis 30 ans, Ivan Bel pratique les arts martiaux : Judo, Aïkido, Kenjutsu, Iaïdo, Karaté, Qwankido et Taijiquan. Il a dirigé le magazine en ligne Aïkidoka.fr, puis fonde ce site. Aujourd'hui, il enseigne le shiatsu et la méditation qu'il exerce au quotidien, tout en continuant à pratiquer et écrire sur les arts martiaux du monde entier.

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