Histoire — 15 mars 2017
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Les châteaux japonais vont connaître une lente évolution pendant des siècles,surtout pendant la conquête du nord du pays.  Mais le concept de défense globale intégrée au paysage prend son sens et se développe pour donner de grands châteaux de pierre dans les villes et dans les montagnes. 

Article paru dans :  Dragon Spécial Aïkido n°15

Heian ou la drôle de paix

En 794 commence pour les historiens la période dite de la Paix (Heian, qui dure jusqu’en 1185), avec l’installation de la nouvelle capitale du Japon de Nara à Heinkyō (actuelle Kyōtō). Le 50° empereur du pays (Kammu) voulait s’éloigner de l’énorme pouvoir accumulé par les monastères bouddhistes de toutes sortes[1]. Malgré le nom de Heian, nombreux furent les conflits qui secouèrent cette période pour déboucher sur la guerre de Gempei (1180-85). L’empereur régna jusqu’en 866, date à laquelle un régent du clan Fujiwara prend le pouvoir en main. Parallèlement, les seigneurs provinciaux fournirent de gros efforts pour défendre le pays et créer les premiers châteaux. Grâce à cela, ils ont pu constituer des armées, des forces de police et des gardes pour leurs familles. C’est grâce à ces forces que les clans Taira et Fujiwara vont se rebeller à l’est et à l’ouest du pays. Mais la prise de pouvoir par les bushi est encore loin.

Curieusement, cette période est assez pauvre en construction de châteaux. Même la nouvelle capitale ne construit pas de fortifications. Les fouilles archéologiques montre que Kyōtō a été bâtie sur les plans de la capitale chinoise des Tang, Chang’an (actuelle Xi’an). Par imitation avec cette ville, une tentative de création de murailles a été retrouvée grâce aux fouilles archéologiques. Mais ce projet a été abandonné, décision qui lui coûtera cher dans le futur. Les seules traces allant dans le sens d’une fortification sont la création ponctuelle de tours défensives en bois lorsqu’une menace sévère pesait sur la capitale, comme lors de la rébellion du « Roi des pirates », Fujiwara Sumitomo, en 940. Et il en va ainsi un peu partout dans le pays où se sont donc surtout des fortifications temporaires qui ne durent que le temps d’une campagne militaire.

Le fort d’Hotta no saku est bon exemple des fortifications en bois du nord du Japon

Toutefois, on se souviendra que les fortifications en bois au nord du Japon avaient servi à consolider le pouvoir central contre les « barbares du nord » (le peuple Ainu). Ces fortifications ont maintenu leurs rôles au début de l’ère Heian, notamment pour combattre le dernier chef Ainu, Abe Yoritoki. À la tête de six districts de la zone de Mutsu, il refusa de reverser les impôts au pouvoir central. Le Gouverneur général de Mutsu et le chef militaire du fort de Taga en appelèrent à la cour qui dépêcha une armée contre lui avec à sa tête Minamoto Yoriyoshi. Yoritoki fut rapidement tué, mais son fils repoussa les assiégeants en 1052. En 1057, Minamoto Yoshiie (le fils de Yoriyoshi) revint à la charge et dut conquérir chaque place forte, dont la dernière fut celle de Kuriyagawa. C’était la première fois dans l’histoire que les forts jouaient un rôle de premier ordre dans une guerre et cela obligea tout le pays à reconsidérer l’intérêt des fortifications. Le pouvoir central va voir d’un mauvais œil ces forteresses qui donnent du fil à retordre à leurs généraux, tandis que les provinciaux vont trouver cela bien pratique pour se défendre contre le pouvoir central.

Légende : Fortifications du nord du Japon édifiées entre 600 et 1590

C’est ainsi que le vainqueur de l’épisode précédent devint aussi le déclencheur des guerres privées entre clans. Suite à un différend avec Kiyowara Iehira, Minamoto Yoshiie – fort de son expérience – fit le siège de la forteresse de Numa en 1086. Cette guerre fut considérée par la cour impériale comme une affaire privée. Elle ne voulait surtout pas intervenir dans les affaires de son meilleur général. En 1087, il prit la tête de son adversaire dans le fort de Kanezawa. Cet épisode fut le début de l’ascension des Minamoto vers les plus hautes sphères du pouvoir guerrier : le shogunat. À la fin de la guerre de Gempei, Minamoto Yoritomo détruisit le clan Taira ainsi que son jeune et trop talentueux frère Yoshitsune, réduisit les régents Fujiwara et devint le premier shogun de l’histoire.

Minamoto Yoshiie

L’arrivée des militaires au pouvoir

Pour marquer cette nouvelle ère, Minamoto Yoritomo installa sa capitale à Kamakura (actuelle province de Kanagawa à 50km au sud-ouest de Tōkyō), qui donne le nom à cette période historique allant de 1192 à 1333. Le choix de cette ville était toute militaire. Bordée par l’océan Pacifique d’un côté et entourée de trois montagnes, les passes pour y accéder étaient facilement défendables avec peu d’hommes. Deux châteaux de bois furent érigés (Sugimoto dans les montagnes et Sumiyoshi à l’est de la plage), le tout relié par une longue muraille en terre battue. Ces premières mesures donnent immanquablement le ton de la période qui arrive. La capitale n’utilisa pas encore de pierre pour ses constructions. En revanche sur la côte ouest, elle choisit de le faire. Pourquoi ?

Parce que les Mongols avaient pris la tête de la Chine et Khubilaï Khan avait fondé la dynastie des Yuan. La première tentative d’invasion en 1274[2] fut un énorme choc psychologique pour tout le pays et pour l’élite guerrière en particulier. Le résultat ne se fit pas attendre. Le shogun ordonna la construction d’une série des murs défensifs en pierre tout le long de la baie d’Hakata, ce même endroit qui avait vu la naissance des premiers châteaux de style coréens (notamment Mizuki) en réaction à la peur d’une invasion coréenne lors de la guerre des trois royaumes, six siècles plus tôt. Ce choix fut judicieux et permit de mieux résister à la seconde tentative d’invasion de 1281.

À partir de là, les places fortes et autres forteresses en bois commencèrent à couvrir le pays. L’ère Kamakura prit fin avec la révolte de l’empereur Go-Daigo pour restaurer le Mikado[3] en 1333. Malgré cela, à la fin du 14e siècle, le clan Hôjô remit sur pied le shogunat. L’histoire du Japon est alors une succession de guerres effroyables, comme la guerre d’Onin qui ravagea Kyōtō (sans murs d’enceinte) et se propagea à toutes les provinces. Chaque seigneur provincial prit alors son indépendance par rapport au pouvoir central. Devant cette montée de la violence armée, chaque province se munit alors d’au moins un château fort.

Adaptation des armes défensives

Tout le monde le sait, les armes préférées des bushi étaient d’abord l’arc si typique du Japon et le fameux sabre courbe. Mais ces armes n’étaient pas suffisantes pour défendre efficacement une fortification. Le premier réflexe fut d’utiliser les pierres que l’on pouvait jeter du haut des remparts, le tout accompagné d’eau brûlante. Mais pour contenir les ennemis à distance, les Japonais se mirent à construire des grands arcs horizontaux du nom de ōyumi (litt. « grand arc »), que l’on peut comparer aux balistes romaines de l’antiquité. Si l’archéologie n’a jamais pu retrouver trace de ces armes, en revanche on en trouve de nombreuses traces écrites. En 618 dans le Nihon Shoki on apprend que la Corée repousse une invasion de l’empire Sui et envoie comme cadeau au Japon deux captifs chinois, un chameau de Bactriane et une série de ces arcs géants qui étaient déjà utilisés sur le continent. C’est d’ailleurs probablement ainsi que les Japonais dotèrent leurs premiers châteaux de style coréens, et ce, jusqu’au 12e siècle. Avec le temps, les mentions d’ōyumi deviennent de plus en plus fréquentes dans le Nihon Shoki, surtout pour se plaindre du manque de militaires correctement formés pour le manipuler. Cette plainte récurrente montre qu’il s’agissait bien d’un gros engin nécessitant une équipe pour l’orienter, le tendre et le charger de longues flèches. La dernière mention de cette arme est relative à la conquête du nord par le premier shogun Minamoto Yoritomo lorsqu’en 1189 ces hommes prirent 18 têtes malgré la pluie de flèches envoyées par les ōyumi[4]. Ces armes étaient aussi connues pour expédier des pierres sur l’ennemi jusqu’à 3 chō de distance (environ 300m). Dans ce cas leur nom était ishiyumi (litt. « arc à pierres »). Quoi qu’il en soit, en l’absence de preuves archéologiques, on ne peut que spéculer sur leur forme et leur maniabilité, sur le nombre ou la taille des flèches envoyées, leur mécanisme, etc. Après la guerre de Gempei, ces armes disparurent des écrits. Comme preuve on a la trace d’une plainte d’un obscur gérant d’arsenal qui déclare qu’il « me reste des ōyumi mais que plus personne ne sait s’en servir ».

Entre plaine et montagne

La nouveauté architecturale du moment fut les yamashiro ou château de montagne. La préférence allant à des positions au sommet des montagnes, places inexpugnables grâce à la géographie des lieux, était assez logique. Ce furent les forteresses de la dernière chance, lorsque les autres places fortes et les plaines étaient aux mains de l’ennemi.

Autre nouveauté de ce siècle les yashiki, ou manoirs fortifiés, furent placés sur des buttes. Ceux-ci étaient généralement situés en bord de rivière. Accolés à un pont, une porte fortifiée et des tours de garde, ces endroits étaient précieux. D’une part, car ils permettaient de collecter des taxes de passage terrestre et/ou fluvial et d’autre part, de contrôler les accès à une province. S’agglutinant autour de ces fortifications, une population d’artisans s’installait et peu à peu de nouvelles villes naissaient et le manoir devenait château. Le terme yashiki est aussi utilisé pour désigner les appartements du daimyo au centre d’une enceinte fortifiée.

Yashiki au sein du château de Kagegawa.

Au tournant du 16e siècle, les seigneurs provinciaux (daimyô) étaient désormais les seuls maîtres sur leurs terres. Les forteresses de montagne et les manoirs fortifiés avaient largement évolué en complexe de défense très sophistiqué (nommé kuruwa) et en centre de pouvoir politique. Mieux encore, les daimyôs avaient décidé de relier les plaines aux montagnes par une succession de modifications du paysage. Ils créèrent ainsi des aplanissements de terrain entre yashiki et yamashiro pour y construire diverses structures de défense successives et y poster des garnisons. Cette stratégie permettait de battre en retraite calmement en cas d’attaque, avec la certitude de trouver des armes, des hommes et des refuges tout au long du chemin. Le design le plus poussé de cette stratégie consista à creuser carrément les montagnes pour en faire des terrasses fortifiées. Comme aujourd’hui la plupart des châteaux ont été abandonnés avec le temps, les seuls qui subsistent actuellement donnent l’impression qu’ils étaient tous en pierre et uniquement dans les grandes villes au sommet d’une colline. Mais en réalité une multitude de fortifications avec toutes sortes de matériaux se trouvaient soit aux endroits stratégiques pour contrôler les routes, les passes, les rivières, soit pour renforcer les lignes de défense. Le château Yamanaka du clan Hôjô montre comment les dépressions et affleurements rochers ont été récupérés pour en faire des fossés et des murailles stratégiques.

Site de Yamanaka

Les villes se murèrent également pour mieux se protéger. Comme exemple significatif de cette période troublée, Kyōtō, la ville qui ne voulait pas de fortifications, finit par s’entourer d’une épaisse muraille et d’un gros château. Avec ce siècle finissant, ce sont les daimyôs qui créèrent le style classique des châteaux japonais tel que nous les connaissons aujourd’hui. Et tout le 17e siècle qui s’annonce va tourner autour de ces constructions imposantes.

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  • [1] Lire les articles sur les Sohei « moines guerriers » et le pouvoir de l’Enryakuji
  • [2] Lire les articles sur les « invasions mongoles du Japon »
  • [3] Le Mikado désigne le pouvoir impérial par opposition au Shogun qui désigne le pouvoir militaire.
  • [4] Mention trouvée dans les chroniques Azuma Kagami, les chroniques de la période Kamakura de 1180 à 1266, rédigées en Kanbun, une forme d’ancien chinois.
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A propos de l'auteur

Nouvel utilisateur 951886

Depuis 30 ans, Ivan Bel pratique les arts martiaux : Judo, Aïkido, Kenjutsu, Iaïdo, Karaté, Qwankido et Taijiquan. Il a dirigé le magazine en ligne Aïkidoka.fr, puis fonde ce site. Aujourd'hui, il enseigne le shiatsu et la méditation qu'il exerce au quotidien, tout en continuant à pratiquer et écrire sur les arts martiaux du monde entier.

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