Histoire — 31 janvier 2017

Ce que nous connaissons des châteaux japonais, que ce soit pas le biais des films de Kurosawa ou pour avoir été directement sur place, n’est que la partie émergée de l’iceberg. Comme toutes les constructions humaines, le château classique tel que nous le connaissons est le fruit d’une longue histoire. Mieux encore, cette histoire est tout à fait particulière en ce qui concerne le Japon car elle ne suit pas une évolution continue. Faisons donc le tour de la question des châteaux forts de l’archipel du Soleil levant.

Article paru dans :  Dragon Spécial Aïkido n°14

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La période Yayoï (de -300 à + 300) de l’histoire du Japon est intéressante à plus d’un titre. Son aspect le plus notable est l’immigration par vagues successives, provenant de l’Asie continentale, qui vient peupler l’archipel nippon. Ces immigrants s’installent et forment des villages d’une douzaine de maisons en général. Mais avec eux, la pression pour l’espace vital devient plus forte et les autochtones se heurtent de plus en plus fréquemment. Venant de Chine et de Corée, ces immigrants apportent avec eux deux nouveautés : la riziculture et la métallurgie. La riziculture nécessite à la fois des ressources en eau et de nombreux terrains que l’on pourra inonder, sans parler d’un climat chaud et humide favorable. Son implantation sur Kyūshū fit merveille, mais sur des îles montagneuses (80% du territoire du Japon est composé de montagnes), les espaces fertiles sont rares et donc convoités. Pour gagner du terrain et avoir des ressources, la métallurgie vient renforcer cette conquête de l’espace nippon. Le métal forgé permet de labourer et de fabriquer des armes. Il est intéressant de noter que le Japon est le seul endroit du monde où le fer est arrivé avec le bronze. Le fer fut immédiatement destiné aux outils agricoles, tandis que plus tard le bronze servit à fabriquer l’armement et les cloches. C’est la raison pour laquelle les fouilles archéologiques ont montré que le nombre de morts violentes de l’ère Jômon (0,2% des morts datant du néolithique) est bien moins nombreux que l’ère Yayoï qui suit (10% des morts exhumés). La guerre est donc le corollaire de la société agricole qui cherche à protéger ses récoltes et ses terres.

Pour se défendre et étendre sa domination sur les terres, les premières fortifications apparurent au début comme de simples maisons en bois plus vastes que la moyenne (un peu rapidement intitulé « palais »), entourées de palissades. Ces maisons étaient situées en hauteur (entre 200 et 300m d’altitude en moyenne) pour différentes raisons : l’avantage tactique que cela confère sur l’attaquant, la visibilité au loin que la position permet, mais aussi pour ne pas empiéter sur les terrains agricoles. Par ailleurs, en plaçant ces fortifications en hauteur, les proto-japonais découvrirent les avantages des signaux de fumée pour s’avertir d’un village à l’autre de l’arrivée d’un danger imminent.

Reconstitution d’un village fortifié de la période Yayoï à Yoshinogari, préfecture de Saga dans le Kyūshū.

On possède très peu de traces de ces fortifications, car le bois ne laisse que de rares indices archéologiques. Mais connaître l’histoire de Chine permet d’en savoir beaucoup sur l’histoire du… Japon. La première référence aux pays de Wa (ancien nom chinois du Japon) apparaît dans le livre historique de la dynastie Wei (de 220 à 265) qui fut compilé vers 297 apr. J.-C. La Chine a toujours eu beaucoup d’intérêt à décrire les mœurs de ses voisins barbares, au nombre desquels figurent les Japonais. On peut y lire :

« Le pays (de Wa) fut d’abord dirigé par un homme. Puis, pendant 70 ou 80 ans, il y’eut des troubles et la guerre. Par la suite le pays choisit une femme comme dirigeante. Son nom était Himiko. Elle s’occupait en faisant de la magie et de la sorcellerie, en jetant des sorts aux gens… Elle habitait dans un palais entouré de tours et de palissades, avec des gardes armés en état de vigilance permanent ».

On retrouve ces informations plus tard dans le Hou Han Shu (le livre de la dynastie des Han postérieurs en 445) et les archéologues japonais ont pu corroborer les traces de guerre entre le 2nd et le 3e siècle apr. J.-C. On peut donc raisonnablement tabler sur la présence de forts en bois. D’autant plus que l’on a retrouvé les traces des fossés (kangō shūraku) qui entouraient ces endroits. Certaines fortifications pouvaient avoir jusqu’à trois fossés successifs comme à Asahi dans la préfecture de Aichi. Pas moins de 79 villages avec fortifications ont pu ainsi être dénombrés.

Ces choix permirent le succès de l’ère Yayoï, car les immigrants étaient nombreux, plus grands en taille que les indigènes, mieux nourris grâce aux réserves grandissantes de céréales, armés et maîtrisant la métallurgie. Ils prenaient soin désormais d’avoir des places fortes où résister aux attaques et protéger les récoltes. S’ensuit en toute logique une plus grande natalité de cette population, leur permettant de pousser toujours plus loin la colonisation de l’archipel.

Des forts contre les invasions

Pendant le 3e siècle, l’unification des clans du Japon déboucha sur la suprématie du clan Yamato, dans la préfecture actuelle de Nara. Ce fut le début de l’ère Yamato qui donna la lignée des empereurs japonais, lignée ininterrompue jusqu’à aujourd’hui. Il est intéressant aussi de noter que ce clan n’a pas construit de fort avant 300 apr. J.-C., ce qui lui permit une grande mobilité et de conquérir tout l’espace nippon. Mais une fois le pays uni sous la férule d’un seul homme, les regards se sont naturellement tournés vers ce qui existait au-delà des frontières. Le pays le plus proche était bien entendu la Corée.

Durant les six premiers siècles à partir de J.C., la Corée était divisée en trois royaumes ennemis : Goguryeo au nord (voisin de la Chine), Baekje au sud-ouest et Silla au sud-est. Le Japon des Yamato s’allia avec le royaume de Baekje, probablement pour des raisons de proximité géographique. Il fournit quelques corps expéditionnaires pour soutenir son allié et pour contrôler Minama, une petite enclave japonaise (et première occupation de la péninsule coréenne de l’histoire) située entre Baekje et Silla. On ne peut pas dire que le Japon est réellement dirigé au sens strict ce bout de territoire, mais la guerre entre Silla et Baekje la mettait régulièrement sous pression. Finalement, le royaume de Silla l’envahit en 562. La cour des empereurs Yamato envoya plusieurs expéditions pour reprendre pied, comme celle citée dans le Nihon Shoki qui vit en 602 le prince Kume débarquer à la tête de 25.000 hommes. Malgré cela, la position fut intenable et la cour se satisfit d’une reconnaissance de leur souveraineté quel que soit le royaume coréen dominant.

Mais la situation se compliqua avec l’empire Sui de Chine, qui en réponse à une agression du royaume Goguryeo, fit la guerre à sa frontière. En 640 leurs successeurs de la dynastie Tang attaquèrent franchement le royaume du nord. Mais celui-ci arriva à repousser les Chinois. Fort de cette victoire, il redoubla d’agressivité contre les royaumes du sud, mettant la péninsule dans un état de guerre constant. Les Japonais réagirent vivement à cette situation. Inquiets, ils firent un coup d’État en 645 à la cour et le nouveau pouvoir ordonna aussitôt l’édit de la Réforme Taika. L’article 1 de cet édit demande une vigilance accrue à l’aide de gardes-frontières (sakimori) surtout à Kyūshū. L’article 4 impose que chaque recrue doive être équipée d’une armure, d’un sabre, d’un arc avec flèches, d’un drapeau et d’un tambour. L’année suivante un édit complémentaire demanda la création d’arsenaux fortifiés. Mais la construction d’un ensemble de forts ne se faisait pas du jour au lendemain. Il fallait trouver les finances, les soutiens politiques, dessiner les plans et juger des meilleurs emplacements où disposer ces places fortes, puis trouver les matériaux, les artisans, etc. On imagine sans peine le côté titanesque d’une telle entreprise et le temps nécessaire pour l’accomplir au regard des techniques de construction de l’époque. Hélas, le temps pressait car la situation en Corée ne cessait d’empirer. Pour résumer, le royaume de Silla demanda l’aide de l’empire Tang contre ses rivaux. Les Chinois firent tomber Baekje en 660, mais l’un de ses généraux fut appuyé par les Japonais qui envoyèrent à leur tour une force d’intervention en 662 et des renforts en 663. Cette même année, dans l’embouchure de la rivière Baekcheon une gigantesque bataille navale fit rage : 400 navires japonais et 10.000 de leurs hommes furent massacrés. Ce fut la plus grande défaite japonaise avant la Seconde Guerre mondiale. C’est dire l’importance de cet événement.

Emplacement et organisation de la forteresse de l’eau (Mizuki).

Les guerriers survivants revinrent au Japon accompagnés d’une foule de réfugiés coréens fuyants leur pays. Les récits des uns et des autres firent comme un électrochoc dans la société de l’époque et le pays tout entier demanda des mesures spectaculaires pour la sécurité intérieure, devant le risque potentiel d’une invasion par la mer. L’empereur Tenchi donna aussitôt l’ordre de mettre systématiquement des gardes côtiers et des tours de guet le long des îlots Iki et Tsushima situés entre l’archipel et la Corée. Mais il fallait surtout – et dans l’urgence – défendre le territoire principal. La baie d’Hakata (région de Tsukushi, sur l’île de Kyūshū) fut choisie pour être le tout premier lieu de l’histoire nipponne à recevoir une véritable structure défensive. Construit en terre compactée, le fort faisait à l’origine 40m de long pour 15m de haut. Dans ce fort il fallait pouvoir loger une petite garnison et pour cela avoir de l’eau. N’ayant pas de source à proximité (trop proche du bord de mer), un système de collecte d’eau de pluie fut conçu à l’intérieur, ce qui lui valut le nom de Mizuki (litt. : le château de l’eau). Étonnamment, ce fort est toujours visible de nos jours. Deux fortifications plus petites vinrent compléter la défense de la baie. Toutefois, il faudra attendre l’arrivée des Mongols de Khubilaï Khan à la tête de l’Empire chinois pour voir effectivement débarquer une force d’invasion dans la baie d’Hakata en 1275, soit six siècles plus tard.

Les premiers châteaux de pierre

Alors que le Mizuki est à peine achevé en 664, les grands travaux de fortifications commencent dès 665. Les généraux tracèrent une ligne de défense allant du détroit de Tsushima jusqu’à la région de Nara, en passant par tous les points stratégiques de la mer intérieure. Cette fois on réclame des constructions en dur, en pierre taillée. Problème : le Japon n’a pas le savoir-faire. En revanche, la communauté coréenne sait construire ce type de château. C’est la raison pour laquelle les premiers châteaux de l’archipel furent édifiés sur le modèle coréen des sanseong (litt. : forteresse montagne).

Mur d’enceinte et porte d’entrée d’un Sanseong sur le site de Ganghwa en Corée.

Dans le nihon shoki on peut lire :

« Tappon Chunjo fut envoyé au kuni de Nagato pour construire une forteresse. Ongnye Pongnyu et Sabi Pokpu furent envoyé au kuni de Tsukushi pour construire les deux forteresses de Ono et Kii ».

Une autre fut érigée dans la province de Nagato, soit quatre forteresses d’un coup. Comme on le voit, les maîtres d’œuvre étaient tous coréen. En remerciement pour l’accueil que leur fit le Japon, ils décidèrent de faire une œuvre monumentale pour le Japon du 7e siècle. Pour cela ils choisirent des pics rocheux, créèrent des carrières de pierres, construisirent des complexes avec réserves d’eau et de riz, des lieux pour la garnison mais aussi pour accueillir la population en cas de danger.

Centre de ravitaillement de Kikuchi.

En 667 les Tang soumirent le royaume de Goguryeo, ce qui provoqua une panique plus grande encore à la cour japonaise. On lança alors la construction des forteresses de Kaneda sur l’île de Tsushima, Kikuchi comme centre de ravitaillement pour Ono et Kii, Yashima sur l’île de Shikoku et toute une série d’autres pour finir par Takayasu, dans les terres des Yamato près de Nara. L’ensemble des forteresses de cette ligne défensive fut achevé en seulement deux ans. Ce fut un travail titanesque et la première grande œuvre commune de l’histoire du Japon. Ces forteresses furent maintenues pendant des décennies, mais lorsque les Tang se retirèrent de Corée en 676, la menace d’une invasion s’effaça. Le site de Takayasu fut « aboli » et les autres châteaux plus ou moins oubliés par la noblesse. Même si le royaume de Silla restait ouvertement anti-japonais, il ne constituait plus une menace suffisante.

En bleu l’avancée des Tang. En rouge l’expédition japonaise.
Points noirs, les châteaux censés protéger le Japon depuis la côte jusqu’à la capitale.

En revanche, dans le nord-est du pays, les Yamato firent face aux barbares (emishi). Les peuplades Ainu que l’on trouve encore de nos jours en Hokkaido, se révoltèrent dans les nouvelles régions administratives de Mutsu et Dewa. En 724 une révolte prit huit mois pour être matée. Afin de consolider la présence du pouvoir central (depuis 710 et la création de Nara comme première capitale, le roi des Yamato se fait désormais appeler empereur), une série de petits forts fut érigée. En l’absence de Coréens pour construire en dur, on en revint au bois comme matériau de base. Petit à petit, on installa les représentants pour gérer les districts. Les colons cultivèrent les terres autour des forts. Une fois un district consolidé, on construisait un peu plus loin et ainsi la conquête du nord se fit progressivement au détriment des premiers habitants. Ces forts en bois, comme celui de Taga dans l’actuelle ville de Sendai ou d’Akita dans la province de Dewa, seront les bases de futurs châteaux forts de la période historique mouvementée appelée Heian.

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A propos de l'auteur

Nouvel utilisateur 951886

Depuis 30 ans, Ivan Bel pratique les arts martiaux : Judo, Aïkido, Kenjutsu, Iaïdo, Karaté, Qwankido et Taijiquan. Il a dirigé le magazine en ligne Aïkidoka.fr, puis fonde ce site. Aujourd'hui, il enseigne le shiatsu et la méditation qu'il exerce au quotidien, tout en continuant à pratiquer et écrire sur les arts martiaux du monde entier.

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