Histoire Japon — 01 juin 2018
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Si dans l’histoire du Japon il est bien un homme dont le destin interpelle, c’est bien Toyotomi Hideyoshi. Successeur d’Oda Nobunaga, il est généralement considéré comme un génie militaire qui a permis de réunir tout le Japon en un seul état entre ses mains. Mais après la fougue guerrière de Nobunaga, ce qui étonne surtout chez Toyotomi c’est la variété de son parcours et son talent pour transformer un pays en guerre en un état stable.

Il est toujours étonnant après coup de constater que certains grands hommes qui font et défont l’Histoire d’un pays sont tous originaires d’un même endroit. En 1537, trois ans après la naissance d’Oda Nobunaga, dans la même minuscule province d’Owari naissait Hiyoshimaru. Mais à l’inverse de Nobunaga, ce dernier ne naît pas dans les privilèges de la noblesse provinciale, mais dans une simple ferme. Son père Yasuke est un simple fermier du village de Nakamura et un ashigaru (soldat d’infanterie) qui a connu bien des vicissitudes dans sa vie. Pour que son fils connaisse un destin différent du sien, il lui donne ce nom de Hiyoshimaru dont le sens veut dire « soleil bienfaiteur ». Mais ce n’est pas la seule raison qui le pousse à le nommer ainsi. Il essaye de lui porter chance, car son fils est laid et possède un trait qui est rarement noté dans les livres d’histoire : il possède six doigts à la main droite, sous la forme d’un second pouce. Cette laideur physique lui vaudra d’avoir à se battre dans la vie, contre son statut social, contre les préjugés d’une société rigide et superstitieuse, contre les moqueries des femmes et contre les sobriquets. Il aura d’ailleurs de nombreux surnoms : Nobunaga dans sa rudesse habituelle l’appellera parfois « Six », ou Hage nezumi (« le rat chauve », car pour ne rien arranger il perdit assez tôt ses cheveux), mais la plupart du temps tout le monde le surnommera Saru Kuanja (« tête de singe »). Ceci explique que le futur Hideyoshi sera un enfant instable, turbulent, ruant dans les brancards.

Hideyoshi fut un enfant turbulent et indiscipliné. Ici, statue le représentant dans sa jeunesse.

Il perd son père à l’âge de huit ans et se retrouve chez son beau-père qui est un employé de la famille Oda. Le trouvant plus intelligent que la moyenne, ce dernier l’envoie chez les moines bouddhistes qui ont la charge d’être aussi les instituteurs de l’époque. Mais il ne tiendra pas en place et se fait exclure au bout d’un an. Il sera alors placé comme apprenti forgeron et sera de nouveau renvoyé pour indiscipline. Il sera alors serviteur sur les terres d’Imagawa Yoshimoto pendant quelque temps, avant de se sauver avec une somme d’argent qu’il devait transporter. Se renommant Tokachiro il rentre à Owari et trouve du travail auprès du jeune Oda Nobunaga. Celui-ci cherche quelqu’un de capable pour l’aider à accélérer la reconstruction de Kiyosu. À cette époque Nobunaga cherche à renforcer son territoire dans la lutte qu’il mène contre ses voisins et les anciens de son propre clan. Agé de 20 ans, son ambition est telle qu’il pousse les ouvriers à rendre le château habitable en quelques jours seulement. Agréablement surpris, Nobunaga lui demande de se choisir un nouveau nom qui impose davantage de respect. Il choisit Hashiba Chikusen no Kami, Hashiba venant de la juxtaposition de deux généraux du clan Oda. La carrière de Hideyoshi démarre véritablement à partir de ce jour-là.

Reconstruction du château de Kiyosu

Le capitaine d’armée

En 1570, Oda Nobunaga est pris au piège par les clans Asai et Asakura lors de la bataille d’Anegawa et se bat au péril de sa vie. Il divise son armée en de nombreux groupes qui rentrent à Kyōtō par des routes différentes. Une fois dans la capitale, il réunit ses deux principaux capitaines, soit Hashiba Chikusen et Ieyasu Tokugawa, afin de détruire ses ennemis. Le clan Oda dont fait partie Hashiba et le clan Tokugawa font merveille et détruisent les armées ennemies en moins de trois ans. En 1573, Hashiba reçoit trois districts et s’installe dans le quartier général du clan Asai, qu’il fait déménager sur les rives du lac Biwa, dans la ville portuaire de Imahama. Ce choix est d’une importance stratégique majeure, car il récupère ainsi la fabrique d’armes à feu de Kunimoto, la gère lui-même le temps d’en augmenter la taille et la production. Du coup, il sera de toutes les batailles qui comptent dans l’extension du territoire d’Oda Nobunaga, comme à Nagashima (1573-74), Nagashino (1575) et Tedorigawa (1577).

Hideyoshi reçoit la gestion des terres du clan Asai.

Le jeune homme est devenu un guerrier assuré, plein d’expérience et particulièrement doué dans l’art de commander des troupes. L’art de la stratégie semble être une seconde nature pour lui. En 1576, il reçoit alors l’ordre d’écraser le clan Mori et ses forces considérables qui se trouvent au sud de Honshu et à Kyushu. Ces derniers sont opposés à Nobunaga et de plus soutiennent la rébellion des Ikko-Ikki[i]. Pour cette campagne, qui va s’avérer longue et difficile, deux hommes commande les armées : d’un côté Akechi Mitsuhide qui doit suivre et conquérir la route Sanin qui passe par Tamba, Tango, Tajima et Inaba et de l’autre côté Hashiba qui doit faire de même sur la route Sanyo, soit toutes les provinces Ouest de la mer intérieure. En réalité, les deux hommes sont complètement libres de mener leurs conquêtes comme bon leur semble, un honneur jamais donné par Nobunaga. Hashiba s’empare d’abord du château d’Himeji, sans coup férir. Il poursuit avec les châteaux de Kozuki et Sayo. Mais c’est devant le château de Miki que la résistance devient plus sévère. Hashiba met le siège (qui durera 200 jours) et attend la reddition tandis que ses troupes soufflent un peu. Évidemment, les Mori ne l’entendent pas de cette oreille et Terumoto Mori fait débarquer ses troupes à Harima, reprend le château de Kozuki avant de marcher vers Miki. Hashiba sentant le danger venir va faire plusieurs diversions, prendre d’autres territoires en arrière des troupes ennemies, notamment Hariman et Miki qui finit par se rendre en 1580.

Les heures décisives

Cette victoire ne signifie pas la destruction du clan Mori et ce qui va se jouer dans le dernier round de cette campagne est décisif pour l’avenir d’Hashiba. Celui-ci se tourne alors vers le château de Bitchu-Takamatsu, dernière ligne de défense des Mori avant d’être évincés de l’île de Honshu. Terumoto Mori en personne débarque à la tête de troupes largement supérieures en nombre par rapport à celles d’Hashiba (environ 15.000 soldats), puis il vient prêter main-forte au château assiégé. Cependant, Terumoto n’est pas un homme agressif et préfère se montrer que d’attaquer, en espérant que cela suffira. Hashiba se sait en position de faiblesse, aussi fait-il élever des digues du côté de la mer et détourner les cours d’eau des environs pour transformer le château en une île d’où l’on ne peut plus ni entrer ni partir et qui sépare les troupes ennemies.

Hideyoshi (sur son cheval au 1er plan) à la manœuvre fait inonder la plaine autour du château de Bitchu.

Dans le même temps, il demande à Nobunaga des troupes en renfort. Akechi Mitsuhide qui avait fini sa mission, part à la tête des renforts. Mais coup de théâtre, au lieu d’aller vers Hashiba, il se retourne contre Oda Nobunaga au temple de Honno-ji de Kyōto et le pousse à se faire seppuku, le 20 juin 1582. Le temps suspend son cours pendant un instant : Hashiba se retrouve seul face aux Mori, Ieyasu est occupé à Osaka et l’autre rival potentiel – Shibata Katsuie – à fort à faire contre le clan Uesugi dans la province de Etchu. Mitsuhide décide de supprimer le seul qui peut lui faire de l’ombre, soit Hashiba lui-même. Pour cela il envoie un coursier prévenir les Mori qu’ils peuvent l’attaquer sans craindre de représailles, mais les troupes d’Hashiba interceptent le messager. Écrasé par la nouvelle de la mort de Nobunaga, Hashiba doit réfléchir vite et faire des choix rapides. Dans ces heures sombres et décisives pour l’avenir, le voilà qui fait le point sur la situation. Il sait que le château est sur le point de tomber, que les Mori ne savent pas que Nobunaga n’est plus de ce monde et qu’ils ne négocieront pas sauf… si le château tombe tout de suite.  Dans un coup de bluff, il propose d’épargner les hommes et la famille régnante du château de Takamatsu contre le seppuku de leur chef. Celui-ci accepte et se suicide. Aussitôt les Mori cèdent alors à Hashiba les provinces de Hōki, Mimasaka et Bitchu, juste quelques jours avant d’apprendre la fin de Nobunaga. Aussitôt Hashiba cravache avec son armée et fait le chemin de retour jusqu’à Kyōyō en quatre jours seulement, regroupant au passage de nombreux alliés. C’est avec 20.000 hommes, le 2 juillet 1582, qu’il affronte les 10.000 hommes de Mitsuhide. À la fin de la bataille, Hashiba apporte la tête de Mitsuhide sur la tombe de Nobunaga. Fidèle parmi les fidèles, il rend ce dernier hommage à son maître et lui promet d’achever son œuvre : l’unification du Japon.

Légende : Hideyoshi en tenue de guerre, reconnaissable grâce à
la coiffe de son casque qui représente les rayons du soleil levant.

Dans le cadre d’un Japon aux mains de daimyos armés jusqu’aux dents, la question de la succession est forcément un moment dangereux pour tous les intéressés. Chaque général d’armée se dispute avec les autres et le territoire de Nobunaga est divisé en plusieurs morceaux. Shibata Kazuie est de loin le plus virulent et se retourne contre Hashiba en demandant l’aide des autres généraux. Plusieurs le suivent sauf Ieyasu Tokugawa, qui préférera observer de loin plutôt que de s’impliquer dans les batailles qui allaient immanquablement suivre. Mais dans sa hâte de faire tomber Hashiba, Shibata réunit ses troupes en hiver et tente de les faire passer par des cols enneigés. Englués dans la neige, refroidis, affamés, Hashiba ne fera qu’une bouchée de ces troupes mal préparées et achèvera Shibata en 1583. Dès l’année suivante, le fils de Nobunaga s’allie à Ieyasu et Hashiba doit les affronter tous les deux aux batailles de Komaki et Nagakute. À peine victorieux qu’il doit faire face à la rébellion des Negoro-gumi[ii], les moines du temple Negoro de la province de Kii.

Les moines du temple Negoro étaient reconnus pour leur habileté à l’arquebuse.

Malgré ce moment turbulent, sa chance viendra des plus hautes sphères du pays. En effet, il est adopté par l’un des amis du shogun Ashikaga – Konoe Sakihisa – chef du clan Fujiwara, lui permettant de devenir membre de l’aristocratie. En 1585, la cour impériale reconnaît sa suprématie et il est nommé Hideyoshi Toyotomi[iii]. Il s’agit d’un honneur rarissime, qui n’a été fait qu’une seule fois auparavant dans l’histoire du Japon[iv], précisément au clan Fujiwara. En le reconnaissant ainsi, la famille d’Hideyoshi devint le clan Toyotomi, membre du kuge[v], affranchi de toute vassalité et ne répondant qu’à l’empereur. Dès l’année suivante, il est nommé Régent impérial (Kampaku). Hideyoshi touche alors au sommet du pouvoir.

Hideyoshi Toyotomi devient membre de l’aristocratie (kuge).
Il est nommé Kampaku (Ministre des Affaires suprêmes).

En route vers l’unification

Arrêtons-nous un instant pour mieux appréhender la situation. Hideyoshi a 48 ans. Fils de paysan, il est sans égal à présent. Anobli par la cour, il est l’homme le plus puissant du Japon, pays qu’il a presque entièrement soumis à sa volonté. À cause de son origine modeste, il a enduré bien des épreuves et a dû réussir à la force de ses bras. En raison de son infirmité et de sa laideur, il est réputé pour boire beaucoup (trop ?) et « consommer » plus de femmes que n’importe quel homme de son entourage. Enfin, en raison de sa fidélité à Nobunaga, il est devenu ce singe rusé et guerrier qu’on a voulu qu’il soit. Mais s’il est rusé, est-il aussi intelligent ? S’il sait remporter des batailles, jamais il n’a eu jusqu’ici à gouverner le pays. Maintenant que le maître à penser est parti, comment Hideyoshi va-t-il gérer le pouvoir ? C’est la question que tous les daimyos se posent désormais.

Distribution des clans sur le territoire japonais en 1577.

Son premier réflexe consiste à consolider sa position en parachevant la réunification du pays. Il commence par envahir l’île de Shikoku (1585) et transforme les clans Mori et Uesugi en alliés plutôt qu’en ennemis, puis soumet les Saitama qui étaient jaloux de sa nomination au kuge. Il autorise les bouddhistes à reconstruire le complexe du Mont Hiei (détruit par Nobunaga) pour compenser la perte du temple Negoro, à la condition de ne pas recréer d’ordre de moines guerriers. Il lui reste toutefois deux obstacles pour terminer sa quête : le clan Shimazu à Kyushu et le clan Hôjô sur le Kanto. En 1587, il envahit l’île de Kyushu avec le plus gros débarquement jamais vu jusqu’à alors : 90.000 hommes au total qui vont régler toute résistance à son pouvoir. Comme à Shikoku, il donnera sa grâce à tous les clans qui veulent se joindre à lui, ce qui lui permit de gagner du temps et d’en finir avec les Shimazu. Mais son passage sur Kyushu le met en contact avec la présence des Krishito, ces étrangers européens qui, depuis le port commercial de Nagasaki, ne cessent d’évangéliser les populations comme la noblesse provinciale. Le 23 et 24 juillet, il promulgue deux édits interdisant les conversions forcées et laisse 20 jours à tous les étrangers pour quitter le pays. Mais, il n’alla pas plus loin dans ce sens tant la question du Kanto devenait urgente à ses yeux.

Les premiers chrétiens au Japon étaient Portugais.
Ils avaient reçu le droit de commercer à Nagasaki par Oda Nobunaga.

Le clan Hōjō règne alors sur tout ce qui s’appelle aujourd’hui la baie de Tōkyō, soit pas moins de 8 provinces. Voyant les forces d’Hideyoshi refluer sur Honshu, les Hōjō décident de concentrer leurs forces à Odawara, étape cruciale sur la route d’Edo (la future Tōkyō donc). Après avoir fait littéralement massacrer les défenseurs des petits châteaux sur son passage (en moyenne 50.000 hommes contre un gros millier), Hideyoshi met en place le siège d’Odawara dans ce qui sera l’opération la plus théâtrale de l’histoire du Japon. Pas moins de 200.000 hommes sont déployés tout autour du château. Les lignes des attaquants furent si nombreuses qu’elles devinrent une ville entière, avec tavernes, prostituées, commerces et rues pour circuler entre les campements. Les soldats chantaient, buvaient et s’amusaient le plus fort possible pour démoraliser les assiégés. Mais l’ennui vint rapidement et une seule attaque fut menée par Tokugawa Ieyasu, moins pour faire tomber le château que pour occuper la soldatesque et la remettre en forme. Au bout de 4 mois de siège, Odawara tombait et le fief des Hōjō fut donné à Ieyasu.

Château d’Odawara, dans la préfecture actuelle de Kanagawa, à 80 km de Tōkyō

À ce stade de son existence, l’on pourrait penser qu’Hideyoshi profite enfin de son pouvoir pour se ranger et diriger le pays. Mais il ne le vit pas de cette manière. Hideyoshi regarde la carte du Japon et comprend qu’il restait encore un tiers des terres à conquérir et qu’il ne serait jamais totalement tranquille tant que tout le pays ne serait pas sous son contrôle. Tout juste rentré à Kyōtō, il lance l’ordre d’envahir tout le Nord. Date Masamune (1566-1636) est alors le plus puissant des daimyos du Nord. Dans un calcul rapide et intelligent, celui-ci devance Hideyoshi et fait acte d’allégeance, évitant la destruction de son clan. Le second grand daimyo, Nambu Nobunao (1546–99), qui fait rapidement de même. Faire soumission signifiait envoyer femme et fils héritier en résidence à Kyōtō (donc sous contrôle), accepter un nouveau découpage cadastral des terres, que le riz soit collecté par le pouvoir central, que tous les châteaux des vassaux soient détruits et leurs familles déplacées dans la ville de Sannohe. Du coup, ce sont les petits vassaux qui se soulevèrent, n’acceptant de voir leurs châteaux familiaux mis à bas. Le fils d’Hideyoshi règle la question en quelques mois à peine. Le Japon était à présent, et pour la première fois depuis bien longtemps, entièrement unifié.

Le génie au pouvoir

Emblème du clan Toyotomi (Mōn)

Ce qui frappa le plus les esprits de l’époque fut qu’un fils de paysan put se hisser jusqu’à la noblesse et unifier le pays tout entier à une vitesse inouïe, même comparé à Nobunaga. Lorsqu’il était un de ses capitaines, Hideyoshi allait à la bataille avec la certitude d’avoir toujours l’appui de son maître et de son énorme armée. Mais lorsqu’il fut seul aux commandes, le Japon put constater qu’il était véritablement un stratège militaire de haute volée. De plus, son intelligence politique ne fut pas en reste. Le seul homme capable de lui tenir encore tête n’est autre que Tokugawa Ieyasu lui-même et parmi les nombreux rebondissements de la conquête du pays, ils eurent maille à partir et Hideyoshi perdit la bataille. Pour ne pas relancer le pays dans un conflit de grande ampleur, il décide de lui offrir le fief des Hōjō. Heureux de ce cadeau, Ieyasu quitta ses terres et vint s’installer à Edo, ce qui permit à Hideyoshi de renforcer son contrôle sur tout le pays. S’il fut un général aimé de ses hommes (il n’hésitait pas à les divertir lui-même), il fut aussi un diplomate de premier ordre, ce qui lui permet de soumettre de vastes territoires sans avoir à combattre. À la fin de son entreprise, Hideyoshi fut l’objet d’un culte incroyable de son vivant. Il avait réalisé ce qui semblait impossible et ramené la paix dans tout le pays… et il en avait conscience. A ce propos, on raconte qu’à son entrée dans Kamakura il pénétra dans le temple qui abritait la statue de Minamoto no Yoritomo et, s’adressant à elle, lui dit : « Mon cher ami, vous et moi avons tenu le Japon dans nos mains, mais vous êtes né dans un palais et moi dans une hutte en ruines. Maintenant, que pensez-vous de moi, moi qui vais envoyer une armée contre l’Empire Ming ? »

Mais son intelligence politique est tout aussi remarquable. S’il poursuit la politique de Nobunaga, son découpage cadastral du pays fut une grande innovation qui permit de mieux gérer les ressources agricoles. Il sépara également les classes sociales (aristocrates, guerriers, artisans, paysans), sortit les guerriers de leurs terres pour les mettre dans des « casernes », et fit la « chasse aux sabres » (édit de 1588) pour désarmer le peuple, évitant ainsi de futures révoltes. Il demanda également à toutes ses troupes navales de mettre fin à la piraterie endémique[vi]. Les kenchi-bugyo (inspecteurs territoriaux) n’eurent pas beaucoup d’opposition, sauf dans l’un des rares fiefs non soumis, le petit territoire de Dewa, loin de la capitale. L’édit de séparation des classes sociales fut à la fois une tentative de contrôler tout le peuple en l’obligeant à choisir sa caste, mais servit surtout d’instrument de terreur. Toute personne qui n’était pas docile avec le pouvoir se voyait soit déclassée, soit intégrée dans l’armée. Hideyoshi put ainsi renforcer considérablement ses contingents en vue d’une nouvelle campagne.

Invasion de la Corée, la campagne de trop

En 1590, Hideyoshi prépare l’invasion du seul pays qui soit à portée immédiate du Japon : la Corée. À la base, il ne s’agit pas forcément de son idée, car Nobunaga avait déjà fait rédiger par ses espions des listes précises des villes, châteaux, lieux de ravitaillement et points de faiblesse des armées coréennes. Sans doute par fidélité à son ancien maître, mais certainement pour se prouver qu’il pouvait être le maître absolu même au-delà des mers, il engage cette campagne militaire d’un tout nouveau genre. D’ailleurs, il a une idée bien précise en tête : envahir la Chine en passant par la Corée. Avant cela, il laisse sa place à son fils adoptif Toyotomi Hidetsugu et prend le titre de Taiko, ce qui revient à dire qu’il n’est plus le kampaku, mais garde la tutelle sur son successeur.

Débarquement des troupes japonaises à Pusan (Corée) en 1592

En 1592, 200.000 hommes débarquent au sud de la Corée (à Pusan) dans cet épisode qui sera connu sous le nom de guerre d’Imjin. Les Coréens demandent l’aide de la Chine, mais l’empereur Ming Shen Tsung craint Hideyoshi. Parfaitement au courant de ce qui se passe au Japon, ses espions lui ont raconté comment ce diable d’homme a su mettre au pas son pays en quelques années à peine. La progression des Japonais se fait très facilement pour plusieurs raisons : la Corée est divisée, les Japonais ont des armes à feu et leur entraînement fut très poussé pour l’époque. En trois semaines, Séoul tombe entre leurs mains.

Voyant cela, l’empereur de Chine promet la couronne de trois grandes provinces coréennes si Hideyoshi les épargne. Il est alors maître des terres, mais sur mer, l’histoire est toute différente. Un amiral coréen du nom Yi Sun-sin se rebelle et avec sa flotte, mène une guerre d’usure en coulant les bateaux de ravitaillement. Il faut savoir que la flotte coréenne est la plus moderne de l’Asie et que ses bateaux possèdent des canons, des grenades et des fusées incendiaires ce qui évite les abordages et permet de couler les navires à distance. Le 29 mai 1592 à la bataille de Sacheon, il coule la plupart des navires de guerre japonais, notamment grâce à son immense bateau tortue (le Kobuck-son), y compris le cuirassé et le navire amiral de la flotte nipponne. Devant cette défaite, Hideyoshi s’écrie alors « Ne laissez pas mes soldats devenir des fantômes en terre étrangère ». Ce sont des troupes hagardes, défaites et déboussolées qui rentrent au pays et le Japon ne conserve qu’une faible garnison à Pusan. Un seul daimyo n’a pas été atteint par la débâcle : Tokugawa Ieyasu qui est resté au Japon avec son clan, afin de rester sous le contrôle du pouvoir. Ce général d’armée – bien trop brillant pour être lâché dans la nature- est toujours sous étroite surveillance de la part d’Hideyoshi. Du coup, il devient la force militaire la plus puissante du Japon lorsque les soldats rentrent au pays.

De son vivant, un culte immense est dédié à Hideyoshi Toyotomi.

Hideyoshi voit naître son fils naturel en 1593, Hideyori, et du coup chasse son fils adoptif Hidetsugu pour mettre son héritier direct sur le trône. En 1597, il tente encore une fois d’envahir la Corée en envoyant 140.000 hommes, toujours sans faire participer les Tokugawa et la folie commence à faire son œuvre. Il veut coûte que coûte envahir la Chine et n’en démord pas. Il pourchasse également les chrétiens et les fait crucifier à Nagasaki, créant ainsi une résistance armée dans le sud du pays. La colère gronde et les 16 grands daimyos se mettent à comploter, mais sans passer à l’acte. Lorsque finalement la maladie emporte Hideyoshi le 18 septembre 1598, il laisse son fils âgé de 5 ans à la tête du pays. La curée peut commencer. C’est le moment qu’attendait depuis longtemps celui dont la patience va enfin être récompensée : Tokugawa Ieyasu.

 


Notes :

  • [i] La révolte des Ikko-Ikki est un soulèvement populaire composé de paysans, de nobles, de moines bouddhistes et de prêtres shintoïstes rejetant le shogunat et le système politique de l’époque.
  • [ii] Ces moines étaient réputés pour leur maniement des armes à feu et de la naginata.
  • [iii] Toyotomi signifie littéralement « le ministre généreux ».
  • [iv] Il n’y a depuis les origines du Japon que six familles qui font partie du Kuge.
  • [v] Kuge signifie l’aristocratie
  • [vi] Lire les deux articles Wako : pirates du Japon et Wako : terreur en mer de Chine
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A propos de l'auteur

Nouvel utilisateur 951886

Depuis 30 ans, Ivan Bel pratique les arts martiaux : Judo, Aïkido, Kenjutsu, Iaïdo, Karaté, Qwankido et Taijiquan. Il a dirigé le magazine en ligne Aïkidoka.fr, puis fonde ce site. Aujourd'hui, il enseigne le shiatsu et la méditation qu'il exerce au quotidien, tout en continuant à pratiquer et écrire sur les arts martiaux du monde entier.

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