Histoire Tibet — 21 avril 2014

Alors que les moines guerriers de Chine (Shaolin) et ceux du Japon (Sohei) sont célèbres dans monde entier, en revanche, ceux du Tibet restent très peu connus du grand public. Les dob-dob[i], c’est leur nom, sont pourtant une société très intéressante du monde des arts martiaux des hauts plateaux de l’Himalaya.

dob dob et baton ceremonieComme dans toutes les grandes traditions monastiques du monde, et plus particulièrement de la sphère bouddhiste en ce qui concerne l’Asie, les richesses accumulées et le besoin de se défendre contre les bandits et les pillards a donné naissance à une caste de moines guerriers. Le royaume du Tibet fut autrefois très étendu et les voyages y étaient longs et fréquents. En effet, le peuple tibétain est à la base (et aujourd’hui encore) un ensemble d’ethnies (Tibétain, Monbas, Qiang, Lhobas…) dont beaucoup étaient nomades, pasteurs ou commerçants (de sel notamment). Les voyages impliquaient le risque de faire de mauvaises rencontres, il fallait donc pouvoir se protéger contre les attaques de toutes sortes. Quant à l’étendue du Tibet, il faut se rendre compte des distances pour mieux le comprendre. Entre 609 et 650 sous la royauté de Songsten Gampo, puis celle de ses successeurs (appelés les rois Chögyal), le Tibet incluait en plus de ses propres ses terres, le Népal, le Pamir indien, le Bhoutan et la Chine Occidentale. Plus au nord et au nord-est, les régions semi-désertiques connues sous les noms actuels de Xinjiang et Qinghai  étaient peuplées par des Ouïgours et des Khirghizes, dont les origines sont au croisement des peuplades turco-mongoles. Selon les alliances et les mariages, ces régions firent partie de temps à autre du grand Tibet sous différentes formes (sujets, alliés, associés, etc.). Enfin, plus au nord encore, les Mongols adoptèrent après leur phase de conquête le bouddhisme tibétain et, sans jamais faire appel politiquement au Tibet, se considérèrent comme leurs alliés spirituels. Les grands lamas firent, et font encore, de grands déplacements à travers un territoire immense (+ ou – 2500 km à vol d’oiseau entre Lhassa et Oulan-Bator). Bref, pour toutes ces raisons (protection des monastères, commerce et voyage des moines), il fallut créer des moines capables de se battre, même si cette vision est en contradiction complète avec la philosophie bouddhiste.

La naissance des moines policiers

La tradition attribue au 5e Dalaï-Lama la création d’un ordre de moines policiers. Lozang Gyatso (peinture ci-dessous) de son nom (1617-1682), fut placé sur le trône du pouvoir temporel par les Mongols, qui avaient envahi l’Asie (à partir de Gengis Khan).

Dalai lama Lozang Gyatso

En ces temps si incertains, alors qu’il devait maintenir au mieux le Tibet hors des royaumes mongols ou chinois, il demanda aux moines ce qui leur manquait. Ceux-ci demandèrent d’avoir les moyens de se protéger et de faire la police au sein des festivals religieux comme des monastères. Il faut se rendre compte que les monastères tibétains pouvaient sans problème compter 5000 individus au sein d’une même enceinte. Les problèmes qui se posaient étaient les suivants pour les grands lamas qui dirigeaient :

  • Certains monastères possédaient de véritables trésors situés au pied des bouddhas, et que tous les pèlerins pouvaient venir admirer. Comment les protéger efficacement contre les voleurs qui se mêlaient à la foule des dévots ?
  • Au sein d’un même monastère se trouvaient des moines de différents courants, sectes ou collèges, avec des idées et des interprétations différentes qui amenaient parfois à des conflits physiques. Comment ramener le calme au sein du monastère ?
  • Pendant les voyages, lorsque les grands lamas dispensent leur savoir à travers le royaume et les pays alentours, comment assurer leur sécurité sur la route ?
  • Au cours des festivals religieux, dont certains durent plus de 20 jours, comment réguler les foules énormes qui se pressent, attraper les pickpockets et assurer la sécurité des bonzes ?

Comme au sein de chaque institution monastique se trouvaient des moines dits séculiers, pour le service, la cuisine, l’entretien des bâtiments, des moines qui n’étaient pas très bons ou très intéressés par l’étude des textes sacrés, il fut facile de sélectionner les plus solides pour leur faire jouer le rôle de policiers. On les connaît sous le nom de dob-dob, mais personne ne les appelait ainsi au sein du monastère. On les dénommait surtout en fonction de leur rang dans la hiérarchie monastique : Dge tshul, Dge slong, Mkhan po, etc. Seul le peuple à l’extérieur leur donnait ce nom qui s’écrit en tibétain ལྡོབ་ལྡོབ. Ce mot peut se traduire de plusieurs manières : arrêter quelqu’un rapidement, avoir de l’esprit, avoir le sens de la répartie. En doublant le mot « dob », on insiste sur le côté rapide et qui n’a pas la langue dans sa poche. On comprend qu’il s’agit plus d’un terme populaire qu’un de réel choix pour se faire valoir.

C’est surtout au sein de la secte affiliée au Dalaï-Lama (les Gelugpas, les fameux « bonnets jaunes ») que se trouvaient les plus grands monastères. C’est eux qui reçurent l’autorisation de former une police interne. Autour de Lhassa, ce sont surtout dans les grands monastères de Sera, Drepung et Ganden que les dob-dob vont se faire connaître.

Entraînement des dob-dob

L’apprenti dob-dob intégrait une société, au sens de club anglais dans les universités anciennes, où il allait apprendre son rôle. Chaque monastère avait au moins deux clubs (appelés Gling ka skyid sdug), un pour les aînés (après 40 ans) et un pour les jeunes. Le premier rôle d’un apprenti consistait à être toujours présent aux entraînements quotidiens. Pendant une à deux années, l’apprenti commençait la journée par méditer nu sous une cascade glacée ou par se baigner dans une rivière. Je vous laisse imaginer la température de ces eaux dans les hauts plateaux de l’Himalaya. Ensuite, ils courraient sur le sable, toujours nus, afin de se réchauffer et de s’entraîner à avoir une bonne condition physique. Ensuite, le gros de l’entraînement consistait à sauter par-dessus une barre de bois. En effet, les dob-dob considéraient que la force d’un homme est dans ses jambes. Les sauts en hauteur et surtout en longueur étaient pris très au sérieux. Des maîtres dob-dob venaient enseigner et surveiller les apprentis pour l’art du saut. Cela peut paraître curieux quand on compare avec l’entraînement extrêmement complet et rude des shaolin, mais ici le saut valait mieux que tout le reste. Il existe une explication à cela.

Monastère de Sera, l'un des trois sièges près de Lhassa.

(Photo : Monastère de Sera, l’un des « trois grands sièges »)

Les grands monastères, dont les « trois grands sièges » que sont Sera, Drepung et Ganden, faisaient une compétition (appelée Mchong) où les dob-dob déployaient leur savoir-faire dans des rencontres sportives. La violence n’étant pas bien considérée parmi les grands lamas (voir plus bas le chapitre « une vision mesurée de la violence »), les épreuves consistaient en course, acrobaties, escalade de poteau, luttes et surtout sauts de toutes sortes[ii]. L’épreuve reine, le
saut en longueur, faisait chavirer les passions et donnait la victoire à un monastère[iii]. Pour cela le concurrent ne portait plus sa longue robe rouge, mais juste un caleçon long, une écharpe
bénite par les anciens de son monastère pour lui apporter la moine guerrier accompagne moine ancienvictoire et il courrait torse nu. Drépung, le plus grand des monastères avait le plus grand nombre d’athlètes et finissait généralement par l’emporter. Malgré cela, les rixes devinrent fréquentes et il y eut des morts.
Le reste de l’entraînement, si l’on peut dire, consistait à bien remplir ses tâches quotidiennes. L’une d’elles était de bien s’occuper des anciens, de veiller sur leur santé et leur confort (certes très relatifs dans ses monastères). Les apprentis étaient aussi chargés de distribuer le thé et la tsampa[iv], ce qui n’était pas une mince affaire. Le thé par exemple était servi dans d’énormes théières très lourdes et brûlantes. Les salles à manger étaient généralement graisseuses et glissantes, il ne fallait pas manquer de muscles et d’un pas sûr pour ne pas tomber et gâcher la nourriture ou le précieux breuvage.

Armement des dob-dob

dopdop en tenue avec cléLes dob-dob n’avaient pas d’armes officielles. Seule était tolérée une grande clé d’au moins 30 cm de long et lourde d’un demi-kilo au minimum, car les dob-dob étaient gardiens des clés des différentes portes du monastère. En réalité, peu de ses clés servaient à fermer des portes, car il y avait plus de gardiens que de portes. En revanche, attachée à une lanière de cuir, elles devenaient de terribles matraques ou servaient de projectiles à la manière d’une fronde. Les dob-dob l’avaient en permanence accroché à eux et elle pendait sous le bras droit (cf photo ci-contre). Mais une fois en mouvement, aucun crâne ne pouvait lui résister bien longtemps, ce qui en faisait une arme redoutable.

La plupart des dob-dob possédaient également un couteau de cordonnier, mais cela leur était strictement interdit par le règlement de tous les monastères. Si l’un d’entre eux se faisait prendre, il risquait l’exclusion, car le risque de tuer quelqu’un était trop grand. Aussi, ils frappaient le plus souvent avec le manche du couteau ou la gaine et ne sortaient la lame qu’en cas de danger mortel.

Dernière arme du dob-dob le bâton. Celui-ci n’apparaissait dans leurs mains qu’à l’occasion des festivals, dans et hors des murs du monastère. Il existait de nombreux types de bâtons, certains symboliques et lourdement ornés de décorations, d’autres plus sobres, mais durs, noueux et bien plus redoutables dans les mains d’un expert. Les foules qui se pressaient lors de festival savaient qu’ils ne valaient mieux pas avoir affaire à un dob-dob armé d’un bâton, ce qui suffisait à maintenir l’ordre.

Arts de combat tibétains

Comment les dob-dob sont-ils parvenus à maîtriser le bâton ? Si on se remémore l’histoire du Tibet, on se souviendra que de nombreuses régions de Chine et d’autres pays, ont parfois été annexées. Que les voyages d’études bouddhiques étaient fréquents, mais que les lamas se faisaient accompagner par des dob-dob dans leurs déplacements. Ceux-ci étudièrent aussi, mais les arts martiaux chinois ou d’Asie centrale. De plus, les arts martiaux d’Inde leur furent directement enseignés par les moines indiens qui pendant des siècles venaient à la rencontre du Tibet, quand ce n’était pas l’inverse. Les échanges entre les deux pays furent prolifiques à tous points de vue. Enfin, il ne faut pas oublier le passé guerrier des Tibétains, notamment des guerriers Kampas, dont l’influence martiale a su entrer dans toutes les couches de la société.

rugissement du lion tantricC’est donc à travers des systèmes codifiés de combat que les dob-dob apprenaient à manier les techniques pieds-poings et d’armes. Aussi n’est-il pas étonnant de retrouver ces arts martiaux encore de nos jours. Le plus ancien est sans doute le Simhanada Vajramukti, dont la traduction officielle est «Art martial du Rugissement du Lion Tantric». Il est attribué au moine Ah Dat-Ta (阿達陀), qui naquit en 1462. Il était originaire d’une tribu de nomade qui allait du Tibet au Qinghai et connut ainsi l’art de se défendre contre les bandits de grands chemins. Il était avant tout un cavalier et un excellent archer, mais connaissait aussi l’art de la lutte chinoise (shuai-jiao 摔跤), des clés et des luxations (chin-na 擒拿). Une fois ordonné moine, il apprit également un art martial indien au sein du monastère. Pendant plusieurs années, il choisit de vivre en ermite, mais un jour un bruit le dérangea dans sa méditation. En sortant de sa cabane, il vit un aigle qui cherchait à prendre une grue blanche. La grue fit beaucoup de mouvement d’ailes pour se défendre et piqua l’aigle sur des points précis avec son bec. Ce fut la révélation et il décida de codifier son art martial pour ne frapper que les points vitaux tout en maintenant l’ennemi à distance en sortant loin les bras en avant. Il ajouta à cela les grands mouvements tournants du style du singe du kung-fu chinois.

Par la suite après 1870, cet art se divisera en plusieurs branches distinctes qui sont connues aujourd’hui sous les noms de Grue Blanche tibétaine, Lama pai (style du Lama) et Hop Gar[v]. Quels que soient l’époque et l’art martial, les apprentis commençaient à les étudier après les deux années réglementaires de sport et de renforcement. Il faut donc ne pas se leurrer et croire les dob-dob possédaient une technique rustique sans réelle étude, qui consistait à manier une matraque comme des brutes. La seule différence est que les dob-dob s’entraînaient loin de leurs congénères, entre eux, afin que leurs techniques restent en petit comité.

Une vision mesurée de la violence

Comparativement aux Sohei du Japon qui formèrent des armées capables de tenir tête aux troupes du Shogun, ou moines Shaolin capables d’actions décisives pour apporter la victoire dans leur camp, les dob-dobs furent bien moins belliqueux.

Tout d’abord, dans toute l’histoire du Tibet, ils ne se révoltèrent jamais contre leurs supérieurs (les moines lettrés), ni contre le pouvoir politique puisqu’il était tenu par le Dalaï-Lama. Tout au plus se sont-ils confrontés à l’échelle régionale contre les nobles laïcs quand ils s’en prenaient aux monastères. Si les bagarres entre moines étaient fréquentes, exutoire logique à la concentration de jeunes hommes dans une même enceinte,  jamais un monastère n’envoya leurs hommes contre un autre dans le but de le raser ou de détruire sa communauté. Pour autant il ne faut pas se voiler la face. La société tibétaine n’est pas exempt de violence, mais cette violence s’exprimait lors de rencontres sportives amicales ou des bagarres rangées où seuls les dob-dob s’affrontaient. La violence était donc déléguée à un seul groupe d’individu.

moine tibetain policierCela tient à une vision de la violence très limitée dans le bouddhisme tibétain. Il ne faut nuire à aucun être vivant, qu’il soit humain ou animal. Ce précepte est sacré. C’est pourquoi lorsque deux moines, y compris des dob-dob, étaient pris en train de créer des troubles et de se battre, le châtiment était sévère à leur égard et finissait généralement par la flagellation (minimum 25 coups de verges). Si un moine mourait dans une bagarre, le responsable était sévèrement flagellé et roué de coups, habillé dans des habits blancs et sales, puis éjecté à jamais du monastère. La violence n’était tolérée que pour protéger sa vie ou celle des siens. C’est pourquoi lorsque certains monastères se faisaient attaquer par des pillards ou des envahisseurs (les chinois purent en faire l’expérience), les moines guerriers devenaient véritablement enragés. C’était le seul cas où ils pouvaient exprimer pleinement la violence. Leurs vies étant en jeu dans ces moments-là, on peut facilement imaginer qu’ils étaient motivés pour se battre.

Par conséquent, les dob-dob furent souvent engagés comme garde du corps par les hommes politiques, les nobles ou même par les riches marchands itinérants. Leur réputation faisait que peu de gens cherchaient à se confronter avec eux. Ils ne faisaient pas bons de se confronter avec eux, dans une société sans arme à feu ou presque, et mieux valait se pousser et les laisser passer dans les rues de toutes les villes du Tibet. Du coup, les dob-dob finissaient souvent relativement riches, ou accédaient tout du moins à une situation financière enviable grâce à leurs missions de protections. Cela créait d’autant plus de candidats à ces postes chez les jeunes qui souhaitaient réussir à la force de leurs poings. Mais loin d’être avares, les dob-dob étaient connus par la population civile comme monastique pour être extrêmement généreux, n’hésitant pas à donner aux plus faibles et aux plus pauvres, quitte à n’avoir plus rien pour eux. La raison de ce comportement se trouve d’abord dans une vie monastique ou même sans étudier les textes sacrés, ils n’en recevaient pas moins une éducation bouddhiste et connaissaient le sens des prières. Ensuite dans une société tibétaine ou tout le monde s’entraide face aux coups durs de la vie, même si on a ses propres problèmes, ce geste est normal. La rudesse de la vie et de la nature autour a ainsi forgé ses habitants.

Les types de combat

Les dob-dob aimaient avant tout une chose : se battre. Mais ils ne se battaient que rarement en groupe et généralement si deux combattants s’affrontaient, les autres n’intervenaient pas. En fait, le seul moyen pour un dob-dob de devenir le chef d’un club était de prouver sa valeur au combat. On peut détailler trois types de combats.

Le défi entre moines d’un même monastère : au sein des dob-dob, si l’un d’entre eux voulait faire ses preuves, il défiait un combattant célèbre. Cela se faisait poliment et sans animosité. Ils fixaient un lieu (de préférence loin du monastère) et une date, puis ils s’en allaient tous les deux (avec ou sans témoin) en devisant comme des amis. Mais une fois sur place, le combat faisait rage. Ce combat n’avait pas de règle et toutes les armes blanches étaient admises. Le combat s’arrêtait lorsqu’un disait la formule rituelle « je reconnais être sous ton pouvoir » ou lorsque l’un des deux était trop blessé pour continuer. Ces combats donnaient lieu très souvent à des blessures sérieuses et parfois à des morts, ce qui était un drame pour tout le monastère. Il fallait donc avoir un certain niveau martial pour oser provoquer un duel.

Le défi entre moines de différents monastères : le principe est le même, mais il est strictement interdit à un moine de défier un compère d’un autre monastère. Mais l’attrait de la gloire de défier le moine le plus fort d’un grand monastère était si fort que l’on passait outre les interdits. Comme il n’était pas possible de lancer le défi à domicile, on tendait une embuscade. Celui-ci se faisait alors à l’aide d’un échange rituel de politesse du genre :

–  J’ai mis une clé dans ma poche et je vais te la planter au milieu de ton front mon ami.

–  Pas besoin de clé sur ma droite ou de lame sur ma gauche. Avec mes dents et mes ongles je vais t’écorcher vif, mon ami.

Malgré les propos, le ton restait amical et courtois et tous deux s’en allaient chercher un lieu à leur convenance tout en devisant comme de vieux amis. S’ils n’étaient pas sérieusement blessés, ils revenaient de la même manière et se souhaiter une bonne fin de journée.

Le combat avec les laïques : cette forme de combat n’est pas ritualisée, car elle est le fruit d’un sérieux contentieux entre les dob-dob et les gens du peuple. Et ce, pour une raison bien claire : les dob-dob étaient généralement homosexuels, ce qui était déjà en soi assez mal vu. Mais dans une microsociété composée uniquement d’hommes, cela n’est pas très étonnant en soi. L’homosexualité au Tibet était considérée comme nos mœurs sexuelles avant mariage aujourd’hui : sans conséquence, sans péché, mais très répandu. Ce qui est plus gênant, c’est que les dob-dob allaient parfois en ville pour kidnapper des adultes ou de jeunes garçons à leur goût, généralement sur le chemin de l’école. Pour cela, les garçons en âge d’aller à l’école le faisaient en bande et accueillaient les dob-dob par des nuages de pierres dès qu’ils en voyaient un. Chaque écolier avait aussi un stylo-couteau pour tailler les bambous en pointe pour faire de la calligraphie et il n’était pas rare qu’ils s’en servent pour blesser ou tuer un dob-dob.

Surveillance des dob-dob lors d'un festival religieux

(Photo : Surveillance des dob-dob lors d’un festival religieux)

Ce système de rapt pédophile pour trouver son mignon créait des rixes violentes entre la société civile et la police monastique. Plus fort encore, ils aimaient les garçons de la noblesse pour leur air un peu efféminé et n’hésitaient pas à les amener de force au monastère. On imagine les réactions des familles… Malgré cela, une fois le mal fait, les victimes ne se plaignaient pas, d’une part par peur des représailles, et d’autre part parce qu’au Tibet la honte d’avoir été partenaire sexuel involontaire va à la victime, pas à l’agresseur. D’autant que les dob-dob étaient souvent généreux avec leur partenaire, ce qui laissait les victimes les plus pauvres dans un sentiment ambivalent de reconnaissance inavouable. En tout état de cause, le rapport entre homosexualité et violence était très clair dans le Tibet ancien.

Du moine martial au moine soldat

Les dob-dob n’eurent pas à faire la guerre et cela est en soi une différence gigantesque avec leurs comparses du Japon ou de la Chine. Sans vécu de la guerre et sans conception mentale de l’idée même d’extermination de l’ennemi, ils étaient avant et surtout une force de police monastique. Pas des soldats. Malheureusement, la guerre moderne survint par deux fois au Tibet, deux exceptions bien trop tardives dans l’histoire pour qu’ils puissent faire quelque chose avec les seuls arts martiaux.

L'équipée militaire au Tibet de Younghusband en 1904

(Photo : L’équipée militaire au Tibet de Younghusband en 1904)

La première a lieu en 1904, alors que les Sohei et les Shaolin avaient disparu depuis longtemps en tant que forces combattantes. Au 19e siècle, les Britanniques partent de l’Inde est occupent le Bhoutan, La Birmanie et le Sikkim. La peur des Britanniques est que les Russes fassent main basse sur le Tibet qui est alors occupé par les Chinois. En 1903, une expédition militaire est menée par les généraux Macdonald et Yougnhusband depuis le nord de l’Inde. L’armée sino-tibétaine n’est qu’une poignée d’hommes (plus ou moins 1500 à 3000) dépenaillée et armée de mousquets à mèche. En face, des régiments Sikh et Gurkha, une cavalerie moderne et des mitrailleuses Maxims qui ne firent qu’une bouchée des résistants. Devant l’avancée des forces britanniques, ce sont les dob-dob qui se portèrent aux côtés de l’armée. Eux seuls firent réellement des dégâts, armés d’épées et de jingals (lourds mousquets à mèche avec un pied). Mais le rapport des armes était inégal et le Dalaï-Lama fuit en Mongolie, puis en Chine, tandis que le Tibet rentrait sous la domination de l’Empire des Indes. La conclusion fut que les Anglais ajoutèrent une perle de plus à la couronne du Royaume-Uni, mais que les Tibétains se réjouirent malgré tout d’avoir vu les Chinois incapables de résister.

50 ans plus tard, lorsque la Chine envahit le Tibet en 1950 (le 7 octobre), l’armée tibétaine se composait de 8500 soldats contre 40.000 hommes aguerris de l’APL[vi]. L’armée chinoise était très mobile et entra au Tibet par 12 points différents, fauchant 5000 soldats en peu de temps. Les dob-dob surtout concentrés autour de Lhassa n’eurent pas le temps de se battre directement, car l’APL s’arrêta à 20 km de la capitale, pour exiger une « libération » pacifique du pays, autrement dit une capitulation aux intérêts chinois. Auraient-ils cherchés à se battre qu’ils n’auraient pas fait de différence dans ce conflit. Leur fait de guerre consista à protéger la fuite du Dalaï-Lama actuel en 1959 pour l’Inde du Nord, quitte à se sacrifier pour retarder les Chinois qui tentaient de le rejoindre. En reconnaissance, l’actuel Dalaï-Lama a conservé les dob-dob dans les monastères tibétains de Dharamsala, la ville de leur exil en Inde.

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Références : 

  • [i] Il existe plusieurs transcriptions pour ce nom : dob-dob, ldob-ldob, ldop-ldop ou encore ldab-ldob. Toutefois, à l’intérieur des monastères ils ne portent pas ce nom. On les dénomme en fonction de leur rang dans la hiérarchie monastique : Dge tshul, Dge slong, Mkhan po, etc.
  • [ii] Voir ce film sur les compétitions monastiques
  • [iii] Pour une description complète de cette rencontre sportive, lire « A study of Ldab ldob« , par Melvin C. Goldstein, p129-132.
  • [iv] La tsampa est un bol de thé au beurre rance de yak avec des grains d’orge grillés. Très nourrissant et gras pour résister au froid, le tout forme plus une pâte qu’un liquide.
  • [v] Je ferai prochainement un article détaillant ces styles tibétains.
  • [vi] APL : Armée populaire de libération, nom officiel de l’armée en Chine.

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Livre :

  • « Adventures of a Tibetan Fighting Monk », par Hugh Richardson, Orchid Press, 1989

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A propos de l'auteur

Nouvel utilisateur 951886

Depuis 30 ans, Ivan Bel pratique les arts martiaux : Judo, Aïkido, Kenjutsu, Iaïdo, Karaté, Qwankido et Taijiquan. Il a dirigé le magazine en ligne Aïkidoka.fr, puis fonde ce site. Aujourd'hui, il enseigne le shiatsu et la méditation qu'il exerce au quotidien, tout en continuant à pratiquer et écrire sur les arts martiaux du monde entier.

(2) Commentaires

  1. Bonjour, Ivan,
    Très interessant cet article, je n’avais aucune connaissance de ces moines guerriers.
    Bonne journée a vous.

    • Oui, c’est un peu une surprise, je suis tombé dessus par hasard il y a quelques mois en faisant des recherches sur l’Inde.

      Bonne journée et bonne lecture.
      Ivan

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