nikkyo o senseiLa seconde technique de base au catalogue de l’aïkido peut se réaliser de bien des manières. Celle que l’on voit le plus souvent est généralement axée sur la douleur articulaire que l’on provoque en créant des angles droits et des rotations en opposition. Redoutable d’efficacité, cette technique peut aussi livrer ses secrets du point de vue énergétique.

Comme je l’avais dit à propos de ikkyo, les techniques d’aïkido ne viennent pas de nulle part. Elles sont basées sur des rythmes, des variations et des principes qui sont tous en lien direct ou indirect avec – au minimum – la philosophie du yin et du yang. Mais ces techniques reposent aussi sur la compréhension des méridiens d’acupuncture et leur utilisation. Observons donc nikkyo pour comprendre ce qui se passe à l’intérieur de la technique.

Nikkyo, le double blocage

Lorsqu’un nikkyo est bien en place, on ne peut que constater que le bras de uke prend des virages dans tous les sens. Un angle droit au poignet, un autre au coude. Le jeu articulaire étant ainsi bien bloqué, le décalage du bras par rapport au corps de uke ajoute en plus un blocage sur l’épaule, mais ce sont bien les deux autres blocages qui sont mis en avant, car largement visible pour un pratiquant débutant.

nikkyo double blocage

(Nikkyo créé deux angles droits sur l’avant bras)

Il suffit alors d’exercer une torsion de la main vers le Ciel pour augmenter la pression dans le poignet et un appui vers la Terre (encore le yin et le yang) sur le coude, pour qu’uke s’effondre au sol avec une grimace de douleur. On a donc bien un double blocage qui peut se terminer par une triple fracture (ne pas oublier l’épaule) selon le cas.

Mais grâce à connaissance des points de pressions d’acupuncture au niveau de la main et du poignet, il est possible d’avoir une autre lecture de cette technique.

Dériver la puissance du corps

La force vitale vient du ventre.

Tous les pratiquants d’arts martiaux et d’arts de soins savent que la puissance et le siège de l’énergie se trouvent dans le ventre (hara), dans une zone que l’on nomme seika tanden (parmi d’autres appellations). L’organe qui transmet la force du ventre est le Gros intestin, par lequel le pratiquant va pouvoir faire circuler une grosse énergie yang. C’est notamment la raison pour laquelle la plupart des exercices respiratoires se font en gonflant et dégonflant l’abdomen et qu’en particulier en aïkido, on ne contracte pas les abdominaux – contrairement à de nombreux arts martiaux – mais on sort le ventre pour encaisser un coup de poing par exemple. Ainsi, le coup est amorti par le ventre sans trop de problèmes, du moment que l’énergie du seika tanden circule bien par le biais de son organe « de force », le Gros intestin.

 

Après avoir reçu le coup, le ventre se décontracte dans ce qu’on appelle un « lâcher-prise » et on peut passer à autre chose sans plus se soucier de ce qui vient de se passer. Ce lâcher-prise s’illustre d’ailleurs très bien dans le fait d’aller aux toilettes faire son gros besoin. À ce moment-là, on lâche véritablement la «merde » de sa vie, ses problèmes et ses soucis.

Le point majeur qui traite le Gros intestin, notamment pour les problèmes de transit, est le numéro 4, appelé en japonais « Gokoku » (le fond de la vallée). Il se trouve sur le dos de la main, dans le creux juste là où le 1er métacarpe (celui du pouce) et le 2nd métacarpe (celui de l’index) se rejoignent. À cet endroit, il y a la place pour poser votre propre pouce. Lorsque le Gros intestin est faible, ce point de traitement est d’autant plus recommandé qu’il représente le point Source, c’est-à-dire celui qui amène l’énergie dans le méridien quand celui-ci est un peu à plat, ou que l’organe n’est plus en forme. Si en revanche vous appuyez fortement sur ce point, sans trop prendre soin du bien-être de la personne, vous affaiblissez la puissance du bras de manière importante. Vous affaiblissez par la même occasion tout le méridien qui ne peut plus jouer son rôle de « porteur » de l’énergie du seika tanden.

GI4-

(Point Gros intestin 4 – Gokoku)

Pour résumer, en appuyant « martialement » sur ce point, vous influencez jusqu’au centre de la personne qui ne pourra plus déployer la même énergie du ventre dans son mouvement. Pour être plus explicite encore pour les aïkidokas, « vous prenez le centre du partenaire », une phrase que vous aurez déjà entendue sur un tatami.

Perturber l’esprit

Toujours dans le même mouvement de torsion du poignet que l’on trouve dans nikkyo, vous avez également accès à la partie interne de l’avant-bras, le long du radius. Cette partie se situe dans le prolongement du petit doigt, depuis la pliure du poignet et en direction du coude. Là, sur une longueur de 2 pouces côte à côte, se trouvent 4 points du Cœur. Tous les points du Cœur, en plus particulièrement ces quatre-là, influencent l’organe musculaire du cœur, mais aussi l’énergie qui permet à l’esprit d’y voir clair, de rester alerte et de prendre des décisions.

Pourtant, vous aurez parfois entendu un bon professeur vous conseiller d’ajouter dans nikkyo au moins un doigt à l’intérieur de la pliure du poignet. Pourquoi ? Parce qu’à ce moment-là, vous appuyez très précisément du le point 7 du méridien du Cœur, appelé Shinmon (la porte de l’esprit). Ce point est recommandé pour calmer l’esprit et réguler l’activité cardiaque. On l’utilise notamment dans les troubles du sommeil, la mémoire défaillante ou encore pour lutter contre la peur ou la désorientation. Mais si vous pressez « martialement » sur ce point, vous provoquez tout ce que je viens de citer. Même si c’est l’espace d’un instant, même si vous obtenez un faible pourcentage de réussite, vous augmentez l’impact de votre technique sur l’esprit même de la personne.

coeur 7

(Point Coeur 7 – Shinmon)

Posez-vous honnêtement la question suivante : lorsque vous recevez nikkyo, êtes-vous serein, l’esprit parfaitement lucide, sans désorientation et sans aucune petite peur au ventre, même fugace ? Si vous avez déjà eu ces sensations, alors que le doigt n’était pas posé sur le point Cœur 7, imaginez les possibilités que vous pouvez développer en le faisant. Et si du surcroît vous ne placez pas un doigt, mais deux ou trois le long du radius à partir du pli du poignet, vous ne faites qu’augmenter la confusion dans l’esprit du partenaire.

Nikkyo

(Dans cette image comme dans celle avec O Senseï Ueshiba en haut de l’article, on voit les doigts bien placés sur Gros intestin 4 et Cœur 7)

Symbolisme du chiffre deux

kanji chiffre deux

« Ni » en japonais et en chinois signifie « deux ». « Nikkyo » veut dire simplement seconde technique ou second principe. Simplement ? Pas tout à fait. Il faut lire le caractère pour comprendre que les deux traits horizontaux qui permettent d’écrire le caractère « deux », n’est pas anodin.

Symboliquement, le trait du haut représente le Ciel et le trait du bas représente la Terre. Pour l’être humain, le Ciel se rattache à l’esprit, la tête, le haut du corps, tandis que la Terre se rattache à la force, au ventre et au bas du corps. Ainsi, en réalisant dans nikkyo les appuis sur Gokoku et Shinmon, on perturbe bien la bonne circulation de l’énergie du Ciel et de la Terre, soit celles de l’esprit et du ventre. Ce n’est donc pas un hasard technique que cette torsion de poignet soit la seconde au catalogue des techniques de l’aïkido.

Bonne pratique.

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A propos de l'auteur

Nouvel utilisateur 951886

Depuis 30 ans, Ivan Bel pratique les arts martiaux : Judo, Aïkido, Kenjutsu, Iaïdo, Karaté, Qwankido et Taijiquan. Il a dirigé le magazine en ligne Aïkidoka.fr, puis fonde ce site. Aujourd'hui, il enseigne le shiatsu et la méditation qu'il exerce au quotidien, tout en continuant à pratiquer et écrire sur les arts martiaux du monde entier.

(6) Commentaires

  1. Pingback: Ikkyo : la technique de l’Empereur | Fudoshinkan - le magazine des arts martiaux

  2. Passionnant, merci beaucoup !

    • Avec plaisir ! 🙂
      Ivan

  3. bravo encore une fois pour nikkyo , continu vivement la suite; j’ai apliqué les points de ton article et je dois dire que sa marche mieux qu’avant, redoutable efficacité sans forcer c’est parfait, j’avoue que comprendre les demarches de sensei m’éclaire sur son envie et ses recherches, merci encore, continue j’attend la suite ha ha !

    • Merci cher Pierre.
      Amusez-vous bien.

  4. Pingback: L'aïkido moderne shyzophrène | Fudoshinkan - le magazine des arts martiaux

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