Arts de santé Shiatsu — 01 avril 2014

Cet article a été publié dans Dragon Magazine, Hors-Série n°1.

shiatsu-japonL’image du maître d’art martial omnipotent, sage capable de détruire mais aussi d soigner en un clin d’œil est bien connue des pratiquants. Mais toute légende à ses racines dans la réalité, et certains guerriers du Japon féodal avaient une connaissance des techniques de soins. En nous racontant le Shiatsu, je vous présente les liens qui unissent arts de soins et arts martiaux.

Avant l’avènement du sport martial il y a un siècle, l’étude des points de pressions et des techniques de reboutage (remise ne place des os et des tissus) faisait partie du cursus d’un grand nombre d’écoles, et était étudié par de nombreux samouraïs. Retrouver cette étude est plus que jamais utile aux pratiquants contemporains, afin de réaliser l’objectif des voies martiales : l’éducation de l’être humain.

Les origines du shiatsu

Le shiatsu est un art de santé japonais dont les origines remontent à la Chine ancienne. La médecine chinoise traditionnelle comprend cinq branches : la pharmacopée, l’acupuncture et la moxibustion, la diététique, le qi gong et enfin le massage (Anmo Tuina). On sait grâce à quelques chapitres du Kojiki[i], du Nihongi ou Nihon shoki[ii] et des Fûdoki[iii], que les échanges entre le Chine et le Japon sont très anciens et datent de la période des royaumes combattants, et que dès 33 av. J.C., des relations officielles d’échanges culturels sont établies entre les deux pays. La Corée participa également très activement à l’introduction de la médecine chinoise, grâce aux commerces des livres, livraison de médicaments et des visites réciproques d’ambassades dans lesquelles on n’omettait jamais d’inclure un médecin.

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Qin Li Shizhen, fameux médecin de la dynastie Qing

L’année 561 fut capitale pour la médecine japonaise[iv]. Cette année-là, à la demande du Japon, le médecin Chi-chong importa 164 livres de médecine chinoise qui eurent un grand impact, traitant surtout de l’acupuncture et de moxibustion, mais aussi des principes théoriques qui sous-tendent cette médecine. Les Japonais surent par ailleurs faire preuve d’une indéniable liberté d’esprit. Suivant l’exemple des Coréens qui annotaient les ouvrages chinois et modifiaient les traitements, ils commencèrent eux aussi à créer leur propre médecine qu’ils appelèrent Kampo[v]. Chaque branche de la médecine traditionnelle se développa de manière originale, tout en continuant à puiser des informations essentielles sur le continent. Cette première période dura jusqu’au 12e siècle, date à partir de laquelle l’influence chinoise déclina.

Zatoïchi, le masseur aveugle

zatoichiEn ce qui concerne les techniques manuelles de santé, deux sources sont capitales. D’un côté le massage chinois Anmo est devenu l’Anma[vi] (parfois retranscrit sous le terme d’Amma) au Japon. Très populaire, cette technique permet de détendre, relâcher les muscles et soigner un grand nombre de désordres physiologiques (intestins, estomac, foie, etc.). Ce massage se pratique sans huile et peut être réalisé sur une personne habillé ou couverte d’n drap. L est connu aujourd’hui jusqu’en Europe où on le retrouve surtout dans sa version « assis sur une chaise ergonomique » dans les entreprises, les salons ou événements publics. Les amateurs de cinéma nippon le connaissent bien à travers du personnage Zatoïchi, héros aveugle et fin sabreur, masseur anma. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard qu’il soit non-voyant. En effet, le massage est l’un des rares métiers où la vue est inutile, la sensibilité des doigts y étant l’outil principal. Dans le Japon féodal le métier de masseur était d’ailleurs l’apanage quasi exclusif des aveugles. L’autre source se développa en parallèle au sein des dojos.

Shiatsu et arts martiaux

entrainement bushiDès la période Kamakura (1185-1333), l’art de la guerre prit une importance capitale. Les études martiales devinrent essentielles, tant à titre individuel pour les guerriers, que pour le groupe au niveau du clan. C’est une période où le Japon rejette en bloc les anciens maîtres du continent, et où les ouvrages de médecines les plus importants sont traduits en graphie nipponne. C’est aussi une époque où l’entraînement dans les écoles traditionnelles (koryu) pouvait être brutal et les blessures probablement plus fréquentes que de nos jours. C’est pourquoi très rapidement, les écoles martiales furent aussi une source de premier ordre pour l’étude du corps, et partant, pour la médecine traditionnelle. Le reboutage (la remise en place des os s’appelle Seïfuku), l’art de l’emplâtre, du pansement et des attelles étaient des savoirs indispensables pour soigner les élèves. Si beaucoup de dojos faisaient appel à un médecin pour ces aspects-là, quelques maîtres d’arts martiaux se mirent à étudier et à développer des techniques manuelles à partir des connaissances accumulées par les médecins. Que faire lorsqu’un deshi vomit ? Lorsqu’il perd connaissance ? Prend un coup dans l’entrejambe ? Lorsque son cœur s’arrête ? Lorsqu’il fait une insuffisance respiratoire ? C’est ainsi que l’on vit apparaître des Kuatsu[vii] ou techniques de réanimation dont l’enseignement sera transmis jusqu’au 20e siècle dans un shinbudo comme le judo. Les premiers pratiquants de judo en France apprendront d’ailleurs ces techniques comme partie intégrante de leur cursus. Des ouvrages verront le jour à ce sujet dans les 70[viii]. Les kuatsu furet donc adoptés par un certains nombres de koryu, comme le Yagyu Shingan ryû qui date du 17 sicèle et l’enseigne encore. Au sujet des koryu, il est intéressant de noter que le Jigen ryû shiatsu n’est pas issus de l’école de kenjutsu Jigen ryû, mais qu’il s’agit d’une création d’Harada Senseï en 1991, dont les racines se trouvent dans le Hakko ryû et le Koho Igaku shiatsu.

L’art d’utiliser les points vitaux

Ces techniques manuelles venant des dojos vont bien entendu revenir vers les médecins, mais croiser aussi la route des masseurs. Les échanges seront fructueux, puisque l’art de l’anma inclut tous les points et méridiens de l’acupuncture, ainsi que le sens des flux énergétiques, leurs rythmes, leurs liens avec les saisons et l’alimentation. La recherche martiale adoptera d’abord les techniques de détente musculaires, de renforcement et d’entretien des articulations et des ligaments. Mais très vite, elle trouvera une application martiale aux tsubo (points d’acupuncture) qui sont probablement à l’origine de l’art d’utiliser les kyusho[ix] (points vitaux). A l’aide de frappes vives, de pressions et autres manipulations sur des points qui se confondent avec ceux employés en acupuncture, les bushi (guerriers) développèrent un formidable outil de contrôle et de destruction.

Okuyama Ryuho signed photoMais cette relation entre les arts manuels de santé et les arts martiaux ne s’arrête pas là. Tout au long de l’histoire, de nombreux styles de massages thérapeutiques tels que le Shiatsu[x] feront leur apparition. Suivant l’exemple de leurs prédécesseurs, de nombreux pratiquants et maître d’arts martiaux du 19e et 20e siècles s’intéresseront à ces techniques d’acupression. C’est notamment le cas du fondateur du Hakko ryû, Okuyama Ryuho (photo ci-contre). Etudiant le Daïto ryû auprès de Takeda Sokaku, il découvre la terrible efficacité des kyusho. Plus tard, croisant différentes formes de shiatsu, il réalisera les liens étroits qui existent entre des pratiques. C’est sur la base de ces études qu’il développera le Hakko ryû et son système de soin, le Koho shiatsu. Un autre exemple est celui de SO Doshin, fondateur du Shorinki Kempo, qui vécût 17 ans en Chine, où il semblerait qu’il apprit les techniques martiales, les kuatsu et les kyusho ; il ajoutera à ce savoir, la connaissance du soulagement par acupression. T nombreux sont aujourd’hui les enseignants de cette discipline qui savent masser et soigner.

Le shiatsu contemporain

C’est dans les années 50 que le shiatsu moderne va se formaliser dans le Japon occupé par les forces américaines, grâce à un jeune homme appelé Namikoshi Tokujiro. Dè l’âge de 7 ans, il tente de soulager sa mère qui souffrait de polyarthrite rhumatoïde. Avec les années, la méthode de Namikoshi se développera en mettant l’accès sur l’anatomie et la physiologie. Suite à sa rencontre avec Masunaga Shizuto, un de ses élèves, il introduira le système des méridiens et les théories de la médecine chinoise au sein de sa technique. Basée sur 365 points primaires, cette méthode est la forme d’acupression thérapeutique la plus répandue à ce jour. Pour l’anecdote, son succès mondial est en partie dû à sa rencontre avec Marylin Monroe qui, en tournée au Japon, se fit soigner par Namikoshi auquel elle fit une immense publicité en rentrant à Hollywood.

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Namikoshi traitant Mohammed Ali

Mais l’influence du shiatsu ne s’arrête pas aux stars, et nombre de maîtres du budo aimaient à se faire masser, à commencer par O Senseï Morihei Ueshiba, le fondateur de l’aïkido, qui demandait souvent à ses uchi-deshi de le masser[xi]. Plus proche de nous, il y a une vingtaine d’années, Nobuyoshi Tamura Senseï souffrait des lombaires. Toshiro Suga l’accompagna alors deux maîtres de shiatsu réputés, installés à Paris, les Kawada père et fils. Ses problèmes furent réglés en quelques séances, notamment grâce à un travail régulier en Do-in[xii].  Conscient des bienfaits de cette pratique, il l’utilisa longuement comme méthode d’échauffement dans son enseignement. C’est ainsi qu les aïkidoka qui le suivaient dans le monde entier se sont mis à pratiquer le Do-in sans le savoir.

Les bienfaits du shiatsu

shiatsu-aikidoComme on a pu le voir, les techniques manuelles de santé continuent à influencer le monde des budo et particulièrement les shinbudo, qui sont principalement des voies de développement de l’être humain et non des voies de destructions de son prochain. Dans cette optique, l’apprentissage de l’anma ou du shiatsu qui permettent de détendre et renforcer les pratiquants, sont des outils de premier ordre. Ils offrent en outre de nombreux autres bienfaits :

  • Une ouverture sur la culture asiatique et ses médecines traditionnelles
  • Une aide non négligeable pour comprendre les kyusho et le pendant bienfaiteur de leur utilisation
  • Un outil pour pouvoir continuer à pratiquer en prenant de l’âge, grâce l’écoute profonde de son corps
  • La redécouverte des techniques en les étudiants à la lumière des principes énergétiques sous-jacents
  • La possibilité de soigner certaines maux et blessures
  • La possibilité de favoriser le bien-être autour de soi et de créer ainsi une ambiance plus complice au sein du dojo

En cherchant un peu, vous trouverez toujours de bonnes raisons d’étudier le shiatsu et de partager les bienfaits de cette méthode aussi simple qu’efficace. D’autant plus qu’elle ne nécessite que vos doigts, de la patience et de l’empathie. Mais ça, vous l’avez déjà sûrement en tant que pratiquant d’un art martial.

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Nota : les termes japonais ne sont pas mis au pluriel, car cela n’a pas de sens tant qu’ils ne sont pas intégrés à la langue française.

Etudes du shiatsu :

Références :
  • [i] Kojiki :  Chroniques des choses anciennes, rédigées en 712 et en caractères chinois.
  • [ii] Nihongi : Chroniques du Japon, en 720 (toujours en caractères chinois classiques).
  • [iii] Fûdoki : description ou archives des provinces du Japon.
  • [iv] In « La médecine Japonaise, des origines à nos jours », Editions Rogers Dacosta, 1977.
  • [v] Le terme Kampo peut se traduire par médecine « à la manière chinoise ». Il est apparu à la fin de l’ère Edo.
  • [vi] Littéralement Anma se traduit par « calmer avec les mains ».
  • [vii] Lire « L’art sublime et ultime des points de vie » d’Henry Plée, Budo Editions, 2004.
  • [viii] Pour n’en citer qu’un « Techniques secrètes de réanimation, le livre du Kiaï et des Kuatsu » de Robert Lasserre, Editions Chiron-Sports, 1976.
  • [ix] Le terme Kyusho est aussi traduit par « Dim mak » en cantonais. Lire le livre d’Henry Plée, « L’art sublime et ultime des points vitaux », Budo Editions, 2000.
  • [x] Littéralement, le terme Shiatsu signifie « pression des doigts ».
  • [xi] Propos confiés lors de deux interviews distinctes, de Tamura Senseï et de Noro Senseï, hélas aujourd’hui disparues, pour Aïkidoka Magazine dont je fus le rédacteur en chef.
  • [xii] Je tiens cette anecdote de Yuichi Kawada Senseï lui-même, dont je fus l’élève pendant 4 ans. Le Do-in est la gymnastique du Shiatsu qui comprend de l’automassage.

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A propos de l'auteur

Nouvel utilisateur 951886

Depuis 30 ans, Ivan Bel pratique les arts martiaux : Judo, Aïkido, Kenjutsu, Iaïdo, Karaté, Qwankido et Taijiquan. Il a dirigé le magazine en ligne Aïkidoka.fr, puis fonde ce site. Aujourd'hui, il enseigne le shiatsu et la méditation qu'il exerce au quotidien, tout en continuant à pratiquer et écrire sur les arts martiaux du monde entier.

(2) Commentaires

  1. Bonjour Ivan,

    très bon article synthétique :-)! Je le partage sur ma page facebook pro.

    Je ne sais pas si Bernard (Bouheret) lira ton article mais merci de l’avoir mis en lumière ainsi que son école. Bernard restera mon mentor en shiatsu et l’EST une école extra!

    • Salut Olivier,

      Bernard lira certainement cet article, car il lit le blog 🙂 Pour ma part, j’adore aussi son approche et sa technique, sans parler du personnage très humaniste.

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