Réflexions — 09 septembre 2013
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Il n’est pas rare d’entendre un professeur de Budo déclarer « il faut travailler votre verticalité », ou encore « respectez votre axe vertical ». Rien de tel pour dérouter un néophyte. Mais si tant d’enseignants insistent sur ce point c’est qu’il représente, à n’en pas douter, un élément fondamental dans la pratique du Budo. Plus encore, j’affirme qu’il est l’élément fondamental de l’être humain.

 

La plus grande conquête de l’Homme, bien avant le feu, fut sa capacité à se redresser et à marcher sur deux jambes. Ce qui peut paraître aujourd’hui comme un fait acquis et complètement anodin et en fait une révolution telle, qu’elle a encore des répercussions dans notre vie, dans notre être. Pour ceux qui se posent des questions et étudient le corps et la nature humaine, ce qui est le cas des budoka, la compréhension de notre verticalité est une réflexion à avoir.

 

Passer de la position de quadrupède à celle de bipède a demandé quelques millions d’années d’évolution. Ce n’est donc pas du jour au lendemain qu’un lointain ancêtre a réussi son coup. Il a fallu une adaptation longue et patiente de notre corps et de notre squelette, comme seule la nature en a le secret. Les théories sur l’origine du redressement de l’homme sont nombreuses, mais finalement elles importent peu. Par contre, ce sont les conséquences de cette transformation qui vont faire des premiers hominidés ce que nous sommes actuellement.

 

 

La première conséquence est l’élargissement du bassin, afin de permettre la marche et la course en position debout. Le bassin, qui se trouvait jusqu’ici à l’arrière du corps, se place désormais au centre et sépare le haut du bas. Le point d’équilibre et de pliure du corps, situé trois à quatre doigts sous le nombril, correspond également à la ligne des crêtes iliaques. Le corps s’articule donc autour du bassin et permet des torsions qui n’étaient pas possibles auparavant. Elle remonte également le centre des pulsions sexuelles et de procréation au cœur de notre corps. Les relations sexuelles se font alors face à face et développe la relation à l’autre, avec tout ce que cela a comme conséquences.

La colonne vertébrale subit également une forte modification. Au lieu de subir l’attraction terrestre en son centre et de se courber vers le bas (pensez au dos d’un cheval par exemple), la voilà qui devient la véritable charpente du corps, lui permettant à elle seule de tenir le dos droit. La colonne prend alors une importance considérable en devenant l’axe qui maintient le corps verticalement, mais aussi son pivot.

Les pieds de leur côté s’aplatissent et prennent de l’ampleur pour tenir en équilibre le corps sur ses appuis, et les mains se libèrent, favorisant la saisie, permettant l’utilisation d’outils. On dit souvent que l’homme ne serait rien sans ses mains, c’est assez vrai, mais elles ne sont pas douées d’une volonté indépendante. Elles font partie d’un tout. Elles sont surtout la conséquence de la position verticale.

En se redressant, l’homme modifie considérablement la forme de son crâne. Sa vue porte plus loin, il peut enregistrer plus d’informations et voir venir le danger. L’œil prend une place majeure dans les organes sensitifs, alors que le nez perd de son acuité. La perception d’un danger permet de l’anticiper, et voilà l’homme qui va commencer à se défendre, à prévenir le danger avant qu’il ne lui tombe dessus. Les mains vont s’armer. Le cerveau va développer le cortex frontal, zone de la réflexion, tout en conservant ses autres cerveaux plus anciens (reptilien, etc.).

Le fait de marcher sur deux pieds grâce à l’acquisition de la verticalité, a donc modifié en profondeur notre essence, nous faisant passer de l’état d’animal à celui d’être humain. La station debout est, on le voit, à la base des arts martiaux, si on peut appeler « art martial » le fait d’écraser un caillou ou une branche sur la tête de son prochain. Mais les débuts du combat évolué (dans le sens de non animal et outillé) sont bel et bien à rechercher dans cette verticalité.

 

Ces changements ne sont pas sans poser quelques problèmes, ou tout du moins sans nous interpeller. Les maîtres de disciplines énergétiques tout comme les posturologues s’en sont d’ailleurs bien rendu compte. Prenons un exemple à travers la théorie de l’énergie selon les anciens Chinois. En réalisant sa verticalité, l’homme se place dans la continuité de l’énergie qui circule entre le ciel et la terre. Il devient alors le trait d’union, à la fois réceptacle de cette énergie cosmique et tellurique et point de communication. Toutefois, le ventre qui était toujours à l’ombre quand il était quadrupède, s’expose davantage au soleil quand il devient bipède, ce qui modifie entre autres sa sensibilité. Dans l’autre sens le dos qui était toujours au soleil, passe parfois dans l’ombre. Les rôles Yin du ventre et Yang du dos ne sont plus aussi clairs qu’auparavant. La complexité de l’homme, du point de vue énergétique, est en partie le résultat de cette transformation. Pour les spécialistes de la question qui liront ces lignes, cette transformation explique notamment pourquoi un méridien Yang comme l’estomac passe dans une zone Yin, celle du ventre. Il y aurait encore beaucoup à dire sur ce sujet, mais ce sera pour une autre fois. Une chose est sûre : le changement de position (de l’horizontal à la verticale) des différents organes et parties du corps dans l’organisation générale a également modifié leur rôle premier ou leurs capacités. Songez un instant à l’estomac allongé et debout : sa contenance n’est pas la même et sa capacité d’évacuation non plus.

 

Dit comme cela, cette affirmation sur le changement de rôle des organes va peut-être en étonner plus d’un. Aussi je m’explique avant de recevoir des questions de lecteurs incrédules. Je parle d’une modification à plusieurs niveaux, symbolique, pratique et également en termes de représentation du corps. Mais soyons clair, un estomac reste un organe qui digère les aliments. En revanche l’estomac prend de l’importance dès lors que l’homme se redresse. Au lieu d’être vaguement quelque part sous le quadrupède, ce qui fait de l’estomac un organe non vu, donc absent de sa représentation, l’estomac passe à l’avant du ventre pour le bipède. Il perçoit alors facilement son estomac dès lors que celui-ci gonfle, mais il est surtout plus exposé à un coup. Comme on le sait, les boxeurs ou les budoka cherchent toujours à frapper dans l’estomac (côté gauche) ou dans le foie (côté droit) pour infliger une grande douleur voire un K.O. D’organe inconscient ou absent, l’estomac devient très présent dans la représentation que l’homme a de lui-même. Il va alors en prendre soin, manger mieux, choisir ses mets, faire attention à sa santé digestive. Mais il va également chercher à le protéger (voir les positions de protection des boxeurs, coudes vers le bas) et muscler son ventre pour lui offrir une pseudo-carapace. Cette carapace de muscles abdominaux n’est pas naturelle. Le corps est donc modifié en profondeur pour répondre à la position verticale.

 

Psychologiquement, les implications d’un tel changement sont également assez nombreuses. Prenons un seul exemple facile à voir chez n’importe qui : en situation de bien-être avec une autre personne, l’homme offre son ventre, alors qu’en situation de stress ou de refus, les bras viennent se croiser sur les organes fragiles du ventre (foie et estomac en priorité). Enfin symboliquement, le ventre et ses organes prennent de l’importance. Un homme d’affaires qui réussit va exposer un ventre bien rempli, alors que les femmes pour séduire ne vont pas faire de l’ombre (symboliquement parlant) aux hommes et préfèreront un ventre plat.

 

Par extrapolation de ces quelques constats, il est possible de dire que la verticalité est ce qui définit l’homme. C’est sa représentation même, qui l’a en partie détaché à un moment donné de son évolution, de l’état de nature. Dans le flot de l’Histoire, on s’aperçoit qu’à chaque fois que la guerre éclate, ou qu’un totalitarisme écrase l’homme, le discours de la haine cherche toujours en premier lieu à rabaisser l’ennemi au niveau d’un animal répugnant, ce qui revient évidemment à nier sa verticalité. Pour briser des prisonniers, on les enchaîne, on les attache, pour qu’ils ne se déploient plus de toute leur hauteur. Il faut faire « courber l’échine ». On ne pourrait être plus clair. L’Histoire montre également que l’homme, pour retrouver son honneur, sa place et sa représentation au sein du monde va toujours chercher à renverser le joug qui l’humilie pour se redresser, c’est-à-dire retrouver sa verticalité, redevenir celui qui défie la loi de la gravitation universelle, qui garde les pieds sur terre tout en étant capable d’avoir la tête en l’air. La pulsion de liberté est indissociablement liée à la position verticale.

 

Avec ces quelques explications ci-dessus, il est maintenant plus facile de comprendre pourquoi dans le Budo la notion de verticalité est si importante. Le Budo est une voie d’accomplissement et de construction de l’être humain, d’éducation comme le dirait mon ami Léo Tamaki (voir son interview dans Arts & combats nº 2), il enseigne donc à trouver puis à respecter sa nature profonde. Celle-ci passe invariablement par la verticalité.

Ensuite, la capacité à se tenir bien droit permet également d’aboutir à l’un des grands buts, sinon le but ultime du Budo, à savoir relier les êtres humains à l’énergie cosmique du ciel et de la terre et à intégrer parfaitement les variations du Yin et du Yang pour vivre en harmonie avec le monde.

Techniquement parlant, la compréhension de la verticalité, permet de trouver l’axe naturel du corps autour duquel pivoter. Mais cela permet également, dans de nombreux budos, de développer la capacité à s’effacer, disparaître lors d’une attaque, tout en conservant son axe vertical. C’est pourquoi les budoka descendent leur centre, sans sacrifier à la verticalité de leur corps.

Pour trouver son axe vertical, une image répandue conseille de le visualiser comme un fil à plomb tendu à l’intérieur du corps. Le corps serait un cylindre. Le but de la recherche et qu’il faut maintenir le fil verticalement avec interdiction absolue de percuter les parois du cylindre, que ce soit en phase de repos, ou dans le cadre de mouvements dynamiques. Cette recherche tient de la gageure et exige une maîtrise de la respiration sous ses différentes formes. C’est pourquoi cette recherche est celle des maîtres d’arts martiaux qui peuvent y passer des années avant d’intégrer cette notion au sein des techniques.

 

Mais plus intéressant encore, l’étude et la réalisation de sa propre verticalité demande très rapidement de se poser la question suivante : comment incliner son axe vertical ou même sur un plan horizontal, sans ne rien céder à sa verticalité ? Cela nous amène alors à une autre notion fondamentale des arts martiaux, seichusen ou la recherche de la ligne centrale correcte. Affaire à suivre dans un prochain article.

 

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Quelques exercices pratiques dans cet article : De l’intérêt de rester un être humain, héritier d’Erectus.

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A propos de l'auteur

Nouvel utilisateur 951886

Depuis 30 ans, Ivan Bel pratique les arts martiaux : Judo, Aïkido, Kenjutsu, Iaïdo, Karaté, Qwankido et Taijiquan. Il a dirigé le magazine en ligne Aïkidoka.fr, puis fonde ce site. Aujourd’hui, il enseigne le shiatsu et la méditation qu’il exerce au quotidien, tout en continuant à pratiquer et écrire sur les arts martiaux du monde entier.

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