Aikido Réflexions — 28 août 2013
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Il n’est pas facile de bien comprendre pourquoi l’une des bases techniques de l’Aïkido est la notion d’irimi-tenkan. Comme tous les principes fondamentaux qui gèrent cet art, la compréhension peut se faire à différents niveaux, selon notre propre chemin sur la Voie. Nous allons toutefois essayer ici d’y voir un peu plus clair et d’apporter des éléments de réponses sur irimi et tenkan.

Irimi

Prenons les choses l’une après l’autre et commençons par irimi. Irimi s’écrit 入り身. C’est un mot qui se compose du verbe « hairu » qui signifie entrer et du nom « mi » qui signifie corps ou chair. Le terme est donc on ne peut plus clair : littéralement cela veut dire « entrer dans le corps ». L’image la plus évidente est à chercher du côté du Sumo. Il s’agit pour le sumotori d’entrer de tout son poids, de plein fouet, dans l’adversaire, sans se poser de questions quant à l’agressivité qui doit être totale à ce moment-là. C’est donc une attaque au sens le plus pur.

On expérimente correctement irimi en avançant vers l’autre, en ligne droite, sans chercher à esquiver quoi que ce soit. Jugée souvent comme agressive, cette notion ne l’est que dans la mesure où l’on envoie un atemi dans le mouvement. Si en revanche le pratiquant est déjà plus avancé dans sa recherche, il se rend compte que réaliser irimi nécessite d’intégrer d’autres notions, comme la gestion de la distance et du temps qui mène à la rencontre « Ma-aï » (間合い) et la rencontre elle-même « De-aï » (出会い), afin d’entrer au bon moment, c’est-à-dire à l’instant où le partenaire pense son attaque. Du coup, irimi se transforme en un mouvement qui entre pour annuler l’attaque et faire avorter dans l’œuf le geste du partenaire. Ce n’est donc plus une technique d’attaque agressive, mais une technique positive (dans tous les sens du terme) qui amène la paix sans violence.

Dans irimi la notion de ligne droite est fondamentale. Les débutants ont un mal fou à respecter cette ligne droite, car elle est antinomique avec leir propre sécurité. En effet, le fait d’avancer tout droit est le meilleur moyen de se prendre l’attaque de uke en plein dans le corps (voire la figure). Mais il faut en passer par là pour plusieurs raisons. Tout d’abord pour respecter la consigne. Ensuite pour découvrir potentiellement le danger qui nous guette à se faire toucher. Enfin pour savoir se déplacer sur la ligne d’attaque avant d’être touché. Se développe alors une sorte de sentiment un peu fataliste (je me fais toucher, mais je dois quand même aller tout droit, donc je lâche prise, je m’abandonne). C’est une forme mentale qui peut mener au sacrifice, mais ce n’est pas ce qui est demandé, ni ce que l’on cherche à développer. Ici, c’est le lâcher prise. Ce sens-là est important pour apprendre à s’oublier, mettre ses peurs de côté, ne plus penser à soi et être mentalement dégagé de ses craintes. Alors, et alors seulement, il est possible de progresser vers un stade où irimi est plus libre, plus spontané et sans pensées parasites. Du coup, irimi s’ouvre à toutes les notions qui permettent de transformer cette technique du stade combatif au stade pacifique, étant bien connu qu’il est plus difficile de faire la paix que de faire la guerre. Irimi et la ligne droite sont donc des fondamentaux pour évoluer dans sa pratique martiale, deux notions dont on ne peut pas faire l’économie.

La perturbation par l’action

La notion d’irimi implique encore un autre concept, celui de la perturbation par l’action. Si on entre irimi-atemi, il est clair que l’on perturbe l’autre en le mettant brutalement hors de combat. Si l’on rentre irimi avec le bon timing, on s’apporte la paix, mais on perturbe encore uke, certes sans lui faire trop de mal ce qui est déjà mieux pour lui, mais plus complexe à réaliser pour soi. Dans les deux cas, on peut clairement dire que le mouvement d’irimi est yang, dans le sens où il projette l’énergie de son mouvement vers l’autre.

Transposons maintenant irimi dans la vie de tous les jours. Vous voyez deux enfants frapper un animal avec des bâtons. Cette situation est cruelle et vous intervenez physiquement pour enlever les bâtons des mains des enfants, vous interposer pour protéger l’animal et gronder les enfants ou leur mettre une fessée selon le cas. C’est une façon de faire irimi-atemi. Maintenant, imaginez cette autre situation : vous voyez à l’avance les enfants se diriger avec des bâtons vers un animal, vous les interceptez calmement, mais fermement avant que le mal soit fait en confisquant les bâtons et en les raisonnant. C’est irimi qui amène la paix en annulant le mouvement avant l’arrivée de la violence.

 Tenkan

osensei-irimiComment comprendre alors tenkan (転換) ? Le premier caractère renvoie à la notion de tourner tandis que le second indique le fait d’intervertir, de remplacer. Tenkan selon les contextes – et en dehors de l’Aïkido – se traduit par conversion, changement, intervertir pour passer d’une situation à une autre, ou encore diversion (dans le sens d’esquive). Il s’agit d’annuler ce qui dérange et de le remplacer par tout autre chose. On l’utilise également dans l’expression « se changer les idées » (kibun-tenkan) ou « changer de conversation », etc. Tenkan est aussi utilisé dans des expressions comme « moment charnière », « le point où les choses basculent », « une situation qui se renverse ». Tout cela nous éclaire sur les concepts que véhicule le mot sur cette technique.

Tenkan est montré généralement comme une esquive. Les débutants interprètent physiquement cette technique comme une fuite et on les voit sortir largement sur le côté, se mettant du même coup en danger à cause d’une mauvaise gestion de la distance. Une distance trop grande permet n effet à uke de réattaquer tori à pleine puissance, alors qu’une distance plus courte rend difficile (mais pas impossible) une attaque efficace. Tenkan est une esquive. Cela signifie que c’est un choix conscient et travaillé et non pas une soumission inconsciente à l’autre par laun mouvement de fuite. Cela fait déjà toute la différence. Là encore, un tenkan réalisé trop tôt ne permet pas d’esquiver l’attaque, puisqu’il suffit pour l’attaquant de réorienter son geste vers la nouvelle position du partenaire. Tenkan est donc un travail qui porte à nouveau sur ma-aï et de-aï. L’explication classique qui consiste à dire que tenkan intervient lorsque l’on est en retard par rapport à l’attaque de uke n’est vraie que dans la mesure où l’on est effectivement débordé par l’autre, où l’on ne gère pas la situation. C’est la pire condition pour faire tenkan, car elle ne retarde les problèmes que d’une seconde. En revanche, un tenkan où toutes les notions citées précédemment sont maîtrisées, revient à se déplacer calmement, avec justesse et lucidité, tout prêt de l’attaquant. Cela se traduit pour ce dernier par la sensation de passer à travers l’image de l’autre, sans pour autant le toucher. Pour l’observateur extérieur à la technique, cela se traduit par le sentiment que tori n’est jamais en retard, jamais pressé dans son déplacement et toujours correctement placé.

Le contrôle du corps

Dans tenkan, la notion de contrôle du corps est encore plus importante que dans irimi. Pour irimi, on entre tout droit. Cela ne nécessite pas beaucoup de neurones, juste un bon influx nerveux pour y arriver. En revanche pour tenkan, on esquive non seulement avec un déplacement de pied, mais aussi et avant tout de hanches, de buste, d’épaules, tout en faisant attention à sa tête. De plus, il faut pouvoir réaliser ce mouvement sans s’éloigner de uke, sinon on ne réalise pas d’union (Aï) avec lui pour réaliser une technique harmonieuse.

Combativement parlant, le mouvement de tenkan joue sur un effet de spirale vers l’intérieur, un déplacement de soi vers soi. On peut alors clairement parler de mouvement yin, dans le sens où il ramène l’énergie vers soi.

Si irimi perturbe uke, en revanche tenkan ne le fait pas puisqu’il laisse passer le mouvement. Cela ne signifie pas que tenkan soit le seul capable d’apporter l’harmonie. C’est une harmonie yin, alors que irimi propose une harmonie yang.

Dans la vie quotidienne, on peut transposer tenkan selon ces deux exemples simples. Dans une file d’attente pour prendre un billet de train, une personne vous bouscule pour avancer plus vite que les autres et vous vous poussez au dernier moment pour éviter une bousculade trop forte. Vous avez fait un tenkan passif, qui est subi. En revanche, vous voyez une personne pressée pour prendre son train et vous anticipez sur sa demande, son besoin d’aller vite, en vous déplaçant sur le côté pour la laisser passer. Elle s’avance avec reconnaissance et vous n’avez pas subi la situation. C’est le tenkan maîtrisé.

Deux mouvements, une même volonté

yinyangOn peut dire alors qu’à un niveau de pratique qui maîtrise les mouvements irimi et tenkan, l’explication linéaire qui stipule que si on est en avance sur l’autre on peut placer un irimi ou si on est retard il faut faire tenkan, cette explication-là n’a pas (n’a plus) de sens. Le principe fondateur de l’Aïkido est exprimé dans son nom (Aï Ki Do). Il faut trouver le moyen d’unir et donc d’harmoniser. Si l’on pense que l’harmonie vient de l’équilibre entre le yin et le yang, alors la notion de irimi-tenkan prend naturellement tout son sens. Il s’agit dans ces deux notions/techniques de jouer entre le yin et le yang pour s’adapter à la situation, prendre le dessus sans heurter. Dans cette optique on comprend mieux pourquoi irimi-tenkan est considéré comme étant l’un des piliers de l’Aïkido, surtout si l’on connait ses bases Shinto.

Irimi représente la base historique du combat, que l’on peut résumer par un « pan dans la gueule ». Il est la base même des arts martiaux, les Jutsu. Ces arts ont évolué en voie de développement intérieur, les Do, dont l’un des symboles est tenkan, que l’on peut résumer par « après vous, je vous en prie ». L’un des derniers représentants de l’école Yagyû-Shinkage, Jubei Yagyû, a combattu toute sa vie selon les techniques de son école et de sa famille, sans jamais laisser aucune ouverture, aucun écart, choisissant de préférence la ligne droite. Son style était très irimi. Pourtant, à la fin de sa vie il opta pour une technique où il rentrait tout contre son adversaire, sans le blesser pour le forcer à abandonner. Sans doute avait-il tué trop de gens, et avec l’âge e l’expérience son niveau technique était tel qu’il se savait vainqueur avant le début de chaque combat. C’est pourquoi, peut être en une sorte de pitié pour ses adversaires, il choisit de leur laisser une chance en introduisant le principe de tenkan dans sa méthode de combat. Cette façon d’être et de faire, laissa des traces durables dans le monde des arts martiaux.

Techniquement, irimi-tenkan se traduit par une avancée (yang) vers uke, puis un déplacement d’esquive (yin) qui entraîne ou absorbe uke. Bien souvent la technique ne s’arrête pas là (elle le pourrait, comme elle pourrait s’arrêter à n’importe quel stade de son développement), mais repart vers un mouvement yang qui projette uke ou qui le déstabilise jusqu’à le faire tomber, pour repartir sur un mouvement yin qui le maîtrise par une clé ou un contrôle contre soi.

Irimi-tenkan représente donc le début et la fin de la technique, mais chacun d’eux peut aussi bien être ou le début ou la fin. Il n’y a pas de rôle clairement défini, car c’est le mouvement de l’un à l’autre qui apporte la vie à la technique. On peut passer ainsi du yin au yang et du yang au yin dans irimi et dans tenkan. C’est dans ce travail là que l’on peut alors percevoir l’équilibre avec le partenaire, donc l’harmonisation avec l’extérieur (vers l’autre) et avec l’intérieur (en soi).

 

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A propos de l'auteur

Nouvel utilisateur 951886

Depuis 30 ans, Ivan Bel pratique les arts martiaux : Judo, Aïkido, Kenjutsu, Iaïdo, Karaté, Qwankido et Taijiquan. Il a dirigé le magazine en ligne Aïkidoka.fr, puis fonde ce site. Aujourd'hui, il enseigne le shiatsu et la méditation qu'il exerce au quotidien, tout en continuant à pratiquer et écrire sur les arts martiaux du monde entier.

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