Réflexions — 08 septembre 2013

rythmeTout comme une musique ne saurait exister sans tempo, une technique de Budo ne saurait vivre sans rythme. Cette notion qui est bien connue des danseurs, des musiciens, est souvent mal perçue par les budoka. Elle est pourtant incontournable.

Si vous avez déjà observé un musicien dans sa progression, vous aurez constaté que celui-ci commence son apprentissage par la base, c’est-à-dire l’appropriation de son instrument. Puis il va découvrir les notes, maîtriser ses gammes et enfin apprendre ses premiers morceaux. Du décryptage d’une partition à sa maîtrise, entre en compte de nombreux facteurs, dont le plus important est sans doute le rythme. Imaginez un adagio ou un concerto dont la personne ne connaitrait que le tempo 1, 2, 3, puis 1, 2, 3, il n’y aurait aucune harmonie, aucun plaisir non plus à l’écouter. Même une fanfare de village jouera mieux que ça. C’est exactement la même chose pour un pratiquant de Budo.

Tout commence par l’appropriation de son corps (qui est son instrument), puis la découverte des principes de base de son fonctionnement (les notes). Il fait ensuite des kihon (gammes) doucement, puis avec de plus en plus d’assurance. Enfin, il se lance dans la technique. Là où le bat blesse souvent c’est pour trouver le bon rythme, car nous n’avons pas de partition écrite dès lors que nous sortons du kihon. Il faut le découvrir par nous-mêmes, à force de travail.

Toutefois, il existe plusieurs « astuces » pour trouver le bon tempo dans une technique. Prenons un exemple technique simple d’Aïkido : tachiwaza chudan tsuki kotegaeshi. Comme dans un morceau de musique dès le moment où il est joué à plusieurs, la première difficulté est de partir au bon moment, c’est-à-dire ensemble. Si vous ratez le départ, vous allez devoir vous rattraper par une pirouette et risquez de prendre un coup de poing dans le ventre. Si vous partez trop tôt, tout le monde va se demander ce que vous faites et vous prendrez aussi le coup de poing. Dans un orchestre, la raison d’être du chef d’orchestre est de donner le top départ à tous les musiciens puis de les guider. Pour les budoka, pas de chef d’orchestre. Le top départ est alors donné par uke lorsqu’il lance son attaque, un tsuki dans notre exemple. En dehors des qualités de vigilance (zanshin) et de perception qu’il faut développer pour trouver une harmonie avec l’autre (ki awase), cela implique d’être capable de suivre instantanément et sans réfléchir le rythme imposé par uke. A une attaque lente, rien ne sert de répondre par une technique trop rapide, et inversement. Le ton est donc donné dès l’attaque. C’est votre tempo de base.

chef_orchestre

Pour répondre à l’attaque, vous allez développer votre technique. Toutefois, il ne faut pas suivre le rythme imposé par uke tout au long de votre mouvement, sinon vous restez prisonnier d’un tempo qui n’est pas le vôtre. Ce piège est classique, car en Aïkido nous ne sommes par vraiment « agressé » et risquons rarement de prendre un mauvais coup. En découle une certaine insouciance, voire nonchalance, et toute la technique se déroule sur rythme convenu. Suivre un tempo de type 1, 2, 3, 4 (il y a quatre pas dans le kihon de la technique qui nous sert d’exemple) est une erreur importante, car elle présuppose qu’à aucun moment uke ne vous veut aucun mal et qu’il suivra gentiment le déroulé de votre mouvement. S’il ne vous veut effectivement aucun mal, en revanche uke n’a aucune raison d’attendre patiemment qu’on lui torde le poignet. S’il peut se dégager, contrer la technique ou placer une frappe, il aurait tort de s’en priver pour lui mais aussi pour tori. En désignant ainsi les faiblesses techniques à tori, celui-ci va prendre conscience du problème et chercher à améliorer son travail. C’est en donnant toujours plus à tori qu’on l’aide à progresser.

Si le kihon est parfaitement maîtrisé dans ses moindres détails et qu’il n’y a pas de faute de placement et de manipulation, la faiblesse de la technique se résout bien souvent en changeant le rythme. Tout comme un morceau de musique connait des accélérations, des pauses, des variations nombreuses dans le rythme, une technique de Budo doit respirer, s’accélérer, ralentir, bref vivre.

Le rythme le plus simple à appliquer est crescendo. Vous entrez dans l’attaque en même temps que uke, puis à chaque pas (les 4 pas du kihon sont irimi, tenkan, hirikihashi, irimi), vous accélérez. Le tempo est alors 1, 2, 3-4, les deux derniers temps étant quasiment fusionnés. Ainsi, vous mettez toujours uke en porte à faux, qui est constamment dans le rattrapage de votre propre déplacement. Avant qu’il soit arrivé à la fin de son rattrapage, de son placement final, vous avez déjà terminé kotegaeshi. Impossible pour uke de se stabiliser une demi-seconde pour contrecarrer votre technique. De plus, cela va l’obliger à rendre son corps complètement disponible à tout moment pour pouvoir chuter, ce qui va lui aussi le faire progresser. C’est le principe de l’évolution commune, grâce à un donnant-donnant de qualité. Une attaque molle et une réponse molle de développent rien, ne poussent pas les pratiquants à s’améliorer, à être plus rapide, tonique, vigilant et disponible. Une technique de Budo surgit et se termine en un éclair. Il faut donc pouvoir développer toutes les qualités possibles.

Attention, avant d’aller plus loin je voudrais rappeler que vitesse ne rime jamais avec précipitation, ni avec force. Si la force musculaire vient s’ajouter à la vitesse, c’est que tori n’est pas sûr de sa technique ou est lui-même dans le rattrapage. Il n’a donc pas su saisir le top-départ et le rythme imposé par uke. Le risque de blessure vient souvent de ce type de situation. Il vaut mieux rétrograder et revenir à l’étude du kihon, avec le rythme qui est celui du kihon. Par ailleurs, pour pouvoir accélérer dans une technique, il faut connaître son instrument (le corps), ses capacités, sa forme, sa puissance et maîtriser ses gammes sur le bout des doigts. C’est pourquoi, même les grands senseï, et surtout les grands senseï, répètent inlassablement les kihon, dans un travail que l’on appelle go no geiko (travail statique, aussi appelé « en départ arrêté »).

kotegaeshi

Un autre rythme possible, consiste à devancer uke dans son attaque, en bougeant de manière à provoquer l’attaque. C’est vous qui donnait alors le top-départ, mettant d’entrée de jeu uke en retard sur votre déplacement. Plus délicat à réaliser, ce rythme est toutefois très pratique pour que tori ne soit pas pressé dans son exécution technique. Ce temps d’avance pour lui, va permettre d’annuler l’agression à la base, d’avorter l’attaque et de mener à bien sa technique bien avant que uke puisse correctement suivre ou se placer.

Autre rythme possible, le retard volontaire (et non pas subi comme chez les débutants) sur l’attaque de uke. Très difficile à réaliser, il n’est intéressant que dans un choix tactique précis, pour permettre notamment une variation sur la technique (ankawaza), pour changer de technique, ou pour porter à fond une frappe avant d’enchaîner.

Ces trois rythmes de base, ne sont pas figés. Tout comme pour une partition de musique, vous allez pouvoir jouer avec eux, accélérer sur un pas, ralentir pour attendre uke, marquer une pause pour repartir de manière inattendue, etc. La liberté dans le mouvement commence alors à s’exprimer pleinement dans ce travail appelé ju no geiko (travail dynamique).

A un certain stade, vous ne pourrez pas accélérer au-delà de vos capacités physiques. Vous allez devoir raccourcir le mouvement pour gagner en vitesse. Par exemple, sur kotegaeshi, vous allez marquer les pas 1 et 2, puis fusionner 3-4, réduisant votre tempo à trois temps. Puis ensuite de trois temps, vous passerez à deux en fusionnant les deux premiers temps. Enfin, vous chercherez à ne faire plus qu’un seul mouvement dans lequel tous les éléments de la technique sont bien présents. Finalement, vous chercherez encore à réduire ce temps unique et l’intérioriserez en vous, ferez vôtre le mouvement, le ressentirez de l’intérieur pour vous en libérer complètement. Toutes les techniques seront unifiées au sein de ce mouvement intérieur qui est propre à chacun d’entre nous. Et vous serez 8ème dan :-).

Mais avant d’en arriver là, n’hésitez pas à acquérir cette capacité à jouer sur les rythmes, à modifier les tempos. C’est le fruit d’un long travail, d’un apprentissage patient et régulier qui développe la sensibilité, la perception, le ressenti, la gestion du corps dans l’espace, le timing, la vigilance, la tranquillité d’esprit, le souffle et bien d’autres choses encore. Avec tous ces éléments, l’harmonie avec votre partenaire n’est plus très loin. L’Aïkido va bientôt naître sous vos doigts.

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A propos de l'auteur

Nouvel utilisateur 951886

Depuis 30 ans, Ivan Bel pratique les arts martiaux : Judo, Aïkido, Kenjutsu, Iaïdo, Karaté, Qwankido et Taijiquan. Il a dirigé le magazine en ligne Aïkidoka.fr, puis fonde ce site. Aujourd'hui, il enseigne le shiatsu et la méditation qu'il exerce au quotidien, tout en continuant à pratiquer et écrire sur les arts martiaux du monde entier.

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