Histoire — 22 octobre 2013
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Shogun-Toyotomi-HideyoshiPays des dieux, du zen et des kamis, le Japon ne fut pas qu’un pays pétri de croyances et de superstitions. Les samouraïs de haut rang dominaient la classe politique et pour eux, les monastères et leurs richesses n’étaient rien d’autre que des concurrents dans le grand jeu du pouvoir. Du coup, ils apprirent à se défier autant du bouddhisme que du shintoïsme.

L’histoire des religions aux pays du soleil levant est passionnante. Elles accompagnent depuis l’aube du peuplement de l’archipel, les peuples qui cohabitent avant de créer la nation nipponne. Mais ce que l’on sait moins est le rapport de défiance, voire de méfiance, qui a existé entre les samouraïs et les religions. Par exemple, Taira no Shigehira (1157-1185) fit incendier le monastère de Nara, le prestigieux Todai-ji, qui abritait une statue immense de Bouddha. Plus tard, Ida Nobunaga (1534-1582) qui lança le début de l’unification du pays n’hésita pas à faire massacrer les moines du mont Hiei en 1571, ainsi que toutes personnes vivant sur ce mont proche de Kyoto. En 1574, après avoir battu les membres de l’école bouddhique de la Véritable École de la Terre pure, il fit périr 20.000 personnes qui partageaient ce courant de pensée religieux. Son successeur Toyotomi Hideyoshi (1537-1598), rasa totalement le monastère de Negoro en 1585. On le voit, pouvoir politique et pouvoir religieux n’allaient pas toujours de pair.

TodaiJi-Temple

(Le temple Todai-ji)

Évidemment, dans le contexte du moyen-âge, ces dirigeants impies ne duraient pas longtemps après de tels actes, car la population et les troupes militaires vivaient en symbiose avec leurs croyances. La dynastie Taira s’éteignit rapidement. Nobunaga et Hideyoshi ne purent arriver à leurs fins et créer un shogunat sur un pays unifié, ce fut Ieyasu Tokugawa (1543-1616) qui réalisa ce rêve. Mais il faut comprendre que le pouvoir des moines guerriers d’une part, et la puissance financière des temples d’autres part, représentaient un danger pour les grands samouraïs qui faisaient et défaisaient le pays. Ils passaient leurs temps à conquérir et tuer des régions entières, aussi les anathèmes lancés par des religieux ne leur faisaient ni chaud ni froid. Mieux encore, ils s’ingénièrent à exercer un contrôle strict des institutions et mouvements religieux. Cette défiance du religieux est tellement ancrée que lorsque le christianisme s’implante dans le pays, cette aventure finira dans un immense bain de sang à la bataille de Shimbara (1637).

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(Shandao, le patriarche chinois de l’école de la Terre pure)

Toutefois, à l’inverse, un dirigeant trop imprégné de religion n’avait que peu de chance de se maintenir longtemps au pouvoir. Le shogun Tsunayoshi (1646-1709), bouddhiste convaincu, traduisit sa foi en action politique. Il proclama un édit pour le respect de la vie et la compassion pour les animaux, punissant de mort ceux qui les blessaient ou les tuaient. Cela lui valut le surnom de Sa Seigneurie des Chiens. Son successeur s’empressa de défaire cet édit.

moine-bouddhiste-japonais

(moine bouddhiste zen)

Pourquoi une telle défiance vis-à-vis des dieux et de ceux qui les suivent d’un peu trop près ? L’élite dirigeante, les samouraïs de haut rang, était plutôt inspirée par le confucianisme. Le confucianisme est avant tout une philosophie de la société et de son organisation selon le principe de la vertu. La vertu du prince rejaillit sur ses ministres, puis sur les fonctionnaires et enfin sur tout le pays. Chacun se doit d’être irréprochable. Ce point explique d’ailleurs la raison pour laquelle la société Japonaise, encore aujourd’hui, est contrôlée par autant de rituels, du salut à la façon de parler, de se comporter, de s’excuser, etc. Organisation de la société et contrôle de soi, voilà qui va bien avec l’esprit du samouraï. Le confucianisme porte également sur le culte des ancêtres, le respect des rites et de la méditation, mais il contient également les ferments d’un questionnement de l’homme sur sa destinée. Organiser et diriger (c’est-à-dire donner une direction) une société signifie que l’homme peut être maître de son destin sans en passer par les dieux. Les grands penseurs comme Ogyu Sorai (1666-1728) ou avant lui, Ito Jinsai (1627-1705), n’abordent pas la question religieuse, mais uniquement la politique dans leur réflexion sur l’homme. C’est donc aux lettrés capables de bien se comporter et de bien penser que revient le droit de gouverner. Ils ne sont pas pour autant hostiles aux religions, mais préfèrent garder leurs distances sans tenir de discours antireligieux qui pourraient leur être fatals. Dans les entretiens de Confucius, une phrase fait partie de l’étude de base des commentaires qu’on livre aux étudiants de chinois :  « Fang Chi demande en quoi consiste la sagesse. Le maître répond : c’est de rendre aux hommes leur dû en toute justice et honorer les esprits et les démons tout en les tenant à distance ». On ne saurait être plus clair.

miyamoto-musashi-moine-miroir

(Samouraï face au moine qui tente de le convertir)

Du coup, « tenir à distance » les dieux et surtout les bouddhas sera le mot d’ordre de tous les lettrés. D’ailleurs, au fur et à mesure des 18° et 19° siècles, les diatribes contre les moines traités de parasites de la société, seront de plus en plus courantes. Le monopole des funérailles qui assurait la richesse de l’église bouddhiste va la transformer en « religion de pompes funèbres ». Le shintoïsme lui fut renvoyé à ses kamis et à sa nature comme une expression naturaliste de la divinité et non pas comme quelque chose de vraiment sérieux. Le glas de la religion dans l’élite nippone avait sonné. Il faut dire que, à l’instar de l’Europe, peu de gens allaient dans les ordres par vocation ou par plaisir. Dans ses « questions sur la Grande Étude », Kumazawa Banzan (1619-1691) mettait toutes les religions dans le même panier. Il ne voit en elles qu’un danger pour l’État, notamment du fait de leurs immenses richesses. Selon lui, seul 1% a réellement la foi ou entendu l’appel de la divinité. 10% sont des pauvres ou des infirmes qui n’ont pas eu le choix. Enfin, tout le reste n’est qu’un ramassis de vauriens et de brigands. Plus sévère encore, il nie toute légitimité au Shintoïsme qui ne peut se prévaloir d’aucun livre sacré. Pour lui la seule voie est celle de l’univers et des saints. Cette dernière phrase est capitale. Elle signifie que les lettrés, les samouraïs de haut rang, les dirigeants d’institutions, ne sont pas fermés à la spiritualité, bien au contraire. Cela signifie qu’ils ont compris que l’aspect dogmatique d’une religion n’élève pas son prochain et n’aide pas la société, ce qui est très différent.

(Lire la partie 2)

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A propos de l'auteur

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Depuis 30 ans, Ivan Bel pratique les arts martiaux : Judo, Aïkido, Kenjutsu, Iaïdo, Karaté, Qwankido et Taijiquan. Il a dirigé le magazine en ligne Aïkidoka.fr, puis fonde ce site. Aujourd'hui, il enseigne le shiatsu et la méditation qu'il exerce au quotidien, tout en continuant à pratiquer et écrire sur les arts martiaux du monde entier.

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