Shiatsu — 07 mai 2016

C’est au nord de Tokyo, dans le petit district de Saitama, que je suis allé à la rencontre d’Irie sensei. Il est le maître fondateur du KoKoDo Jujutsu, et ancien instructeur en chef au Hombu dojo (maison mère dans les arts martiaux, ndr) de Hakkoryu Jujutsu pendant plus de vingt ans. C’est aussi un fin connaisseur du Shiatsu. Il a étudié le Koho Shiatsu (litt.: Shiatsu ancien ouclassique) au sein du Hakkoryu, mais son style a évolué, allant d’un shiatsu martial à un shiatsu plus doux et adapté à tout public.


Yasuhiro IrieDans le dédale des petites rues de son quartier, sa clinique est assez facile à repérer. Bâtiment marron surmonté d’une maison, une plaque en bois pleine de kanjis (caractères japonais) indique l’entrée officielle. Je n’ai pas encore eu le temps de me préparer ni de sonner que la porte s’ouvre sur un homme d’une soixantaine d’années, la moustache et les cheveux gris-blanc, en tenue blanche à la façon de nos médecins.

Ivan Bel : Bonjour sensei. Merci beaucoup de me recevoir dans votre clinique de Saitama. Je suis enchanté de faire votre connaissance.

Irie Yasuhiro : Merci à vous d’être venu de si loin pour me rencontrer. Tout d’abord, je voudrais vous dire que je suis désolé pour les attentats que vous avez eus à Bruxelles et vos pertes. Quelle tristesse !

IB : Merci beaucoup. Il est vrai que cela a été compliqué pour venir jusqu’au Japon à cause de tout cela.

Nous bavardons de choses et d’autres. Irie sensei parle un anglais courant, ce qui est très agréable pour échanger.

IB : Sensei, racontez-moi s’il vous plaît : qu’est-ce que le Koho Shiatsu ?

Irie : C’est la forme de Shiatsu la plus ancienne qui était enseignée au sein du Hakkoryu jujutsu Hombu Dojo depuis l’ère Showa (ce qui correspond au règne de l’empereur Hirohito, ndr). Le Koho Shiatsu n’est pas une création de l’école Hakkoryu, mais il fait partie du Koho Igaku (science médicale ancienne, ndr) qui a été fondé par Kurachiki Hirata. Le traitement Shiatsu lui-même existait depuis l’ère Meiji (règne du grand-père de Hirohito, l’empereur Mutsuhito, ndr) mais ne portait pas encore ce nom.

IB : En quoi consiste le style Koho shiatsu?

Irie : Personnellement j’utiliserai plutôt le terme de Hakkoryu Koho Shiatsu. C’est un Shiatsu martial fait pour les pratiquants d’arts martiaux, donc pour des gens qui sont déjà solides à la base. Autrefois les pratiquants avaient besoin de se détendre après l’entraînement, du coup le massage aidait bien à faire circuler le Sang et chasser les douleurs musculaires. Ils connaissaient les keiraku (méridiens). Les utiliser était compliqué, car il fallait des aiguilles pour utiliser les tsubos (points). Et il existe 365 tsubos sur les méridiens. En revanche, suivre les trajets des méridiens avec les doigts était plus facile. Mais cette forme n’est pas adaptée, en dehors des dojos, pour les gens de notre époque, car elle est trop douloureuse. C’est la raison pour laquelle j’ai fait évoluer ma forme pour des appuis plus doux.

Koho Shiatsu InKei 001

IB : Vous avez dit que le Shiatsu a commencé durant l’ère Meiji. Je suis surpris du fait que le terme « shiatsu » est si vieux.

Irie : Mmmh. J’ai là un livre d’entretien de Tetzuan Kuroda qui parle ça. (Il fouille dans sa bibliothèque et revient avec l’ouvrage en question). L’éditeur est un ami qui parle bien anglais, appelez-le de ma part, il va vous aider à mieux comprendre. Dans ce livre, on apprend que la forme originelle ne s’appelait pas shiatsu, mais « Koho Chihougaku ». C’est donc une autre dénomination qui était utilisée avant qu’on ne change de terme. Le terme shiatsu est plus récent.

IB : J’ai pour ma part entendu parler de Tempeki Tamaï qui serait à l’origine du mot aussi à l’époque Meiji, mais au début du 20e siècle. Il a d’ailleurs écrit un livre qui porte ce nom, vers 1919-1920.

Irie : Intéressant. Cela ne m’étonnerait pas car autrefois tout était du Amma, et c’étaient surtout les aveugles qui s’occupaient du massage, vous savez. En fait, il utilisait la technique Amma comme un massage. Le shiatsu est arrivé plus tard.

koho shiatsu

IB : Donc vous confirmez que les koryu (écoles anciennes d’arts martiaux, ndr) connaissaient et utilisaient les arts de soins.

Irie : Bien sûr ! La connaissance des muscles et des nerfs était indispensable. On remettait aussi les os en place quand on se blessait dans les entraînements. Il fallait apprendre aussi bien le sappo (l’art de tuer) que le kappo (l’art de soigner). C’est pourquoi encore aujourd’hui je pense que l’étude des deux est indispensable. D’ailleurs on ne parlait pas de shiatsu, mais soit de kappojutsu (techniques de soin) ou alors de médecine (kampô, la médecine traditionnel japonaise). Cet aspect n’est pas trop connu, surtout pour vous en occident. Vous savez il y avait le côté omote (visible) et ura (caché). Dans les écoles anciennes, Omote représentait les techniques de sabre, mais aussi l’acupuncture. Ura c’était les techniques de jujutsu, une fois qu’on avait perdu son sabre dans une bataille. C’était aussi la connaissance des méridiens et des points. Avec la paix de l’ère Edo, puis Meiji, le sabre est devenu inutile. Mais le Jujutsu est resté, car c’était une technique à mains nues, ce qui est plus facile à cacher. L’art de pressions n’est pas sorti tout de suite au grand jour pour la même raison. Toujours ce côté Ura.

IB : À propos de médecine, quelle est la relation du Shiatsu avec les médecins au Japon ?

Irie : Nous travaillons en shiatsu dans nos cliniques privées. Mais depuis 2 ou 3 ans, les médecins font une nouvelle technique qui supprime la douleur en utilisant les tissus. Elle part du fait que la pression verticale sur une douleur créée souvent une résistance du muscle. Parfois il vaut mieux changer l’orientation et même la façon de faire pour obtenir un relâchement. Les médecins partent du principe que sur les muscles il y a une trame de tissus sur lesquels on peut jouer.

IB : Ce sont les fascias ?

Irie : Oui, mais pas seulement. Eux appellent cela une « trame » de tissus. Ils obtiennent de bons résultats avec cela. C’est pourquoi je pense qu’il faut faire évoluer le shiatsu que l’on pratique avec l’expérience, le temps et ce qui existe autour.

IB : C’est ce que vous avez fait avec votre propre forme de jujutsu. Finalement, cela ressemble aux notions de « shu ha ri » (litt. : imitation, assimilation, modification) que l’on a dans le Budo, non ?

Irie : C’est l’évolution naturelle des gens qui passent du temps sur une chose pour l’approfondir. Le problème aujourd’hui c’est que les gens veulent tout, tout de suite. L’argent est le problème. En Europe comme au Japon d’ailleurs. Les gens sont intéressés pour avoir rapidement une certification et commencer à enseigner ou se faire connaître. Mais ce n’est pas possible. J’ai un élève qui a ouvert un dojo de KoKoDo Jujutsu au bout de 5 ans seulement. J’ai honte. Je ne veux rien avoir à faire avec lui et j’ai demandé à ce qu’il retire mon nom de son site. Dans le shiatsu, c’est pareil. Il faut du temps pour avoir un bon ressenti et comprendre les choses sérieusement.

IB : Cela me rappelle Nobuyoshi Tamura sensei en Aïkido. Lorsque je l’attrapais, il me disait toujours de serrer fort son poignet puis il me demandait ce que je ressentais. « Rien » répondais-je. Puis d’un coup j’étais par terre et me demandait ce que j’avais ressenti. Je répondais encore « rien ». Alors, il rigolait et me disait « pour moi c’est bon, mais toi, tu n’es pas encore prêt ». Il faut du temps pour comprendre et surtout pour ressentir correctement.

Irie : Effectivement. Je dirai des années de pratique et d’études dans le shiatsu avant de pouvoir expliquer quelque chose sérieusement et plus encore dans les arts martiaux.

KokoDo jujutsu

IB : Utilisez-vous les méridiens et les tsubos dans votre pratique ?

Irie : Oui et aussi l’électrostimulation. Cela me sert à détendre les muscles pendant 10 minutes. Une fois les muscles relâchés, je passe au Shiatsu. Bien sûr ce n’est pas une obligation, mais c’est bien pratique. Voulez-vous une démonstration.

IB : Avec plaisir. (J’eus le droit à une super démonstration de 20 minutes. Après une série de courants électriques qui me stimulent les muscles des épaules, le tout géré par une machine, il passe en technique manuelle. La pression est ferme, on sent une longue expérience dans les doigts tandis qu’il me fait le tour des omoplates. J’avais justement bien mal là en raison du long voyage et des mauvaises positions dans l’avion. Le soir même toutes les tensions auront disparu).

IB : Je vais vous laisser maintenant, car je vois que votre salle d’attente se remplit. Merci beaucoup.

Irie : Merci beaucoup de votre visite. Je vous donne rendez-vous à Paris, je ferai sans doute un stage de shiatsu d’ici un ou deux ans. En attendant, voici le tenugui de l’école. Il prouvera que vous êtes bien venu ici.

IB : Merci Sensei. Portez-vous bien et au plaisir de vous revoir prochainement.

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A propos de l'auteur

Nouvel utilisateur 951886

Depuis 30 ans, Ivan Bel pratique les arts martiaux : Judo, Aïkido, Kenjutsu, Iaïdo, Karaté, Qwankido et Taijiquan. Il a dirigé le magazine en ligne Aïkidoka.fr, puis fonde ce site. Aujourd'hui, il enseigne le shiatsu et la méditation qu'il exerce au quotidien, tout en continuant à pratiquer et écrire sur les arts martiaux du monde entier.

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