Histoire — 26 septembre 2017
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Pendant plus de dix siècles, les étendues maritimes qui séparent le Japon de la Corée et de la Chine vont former le royaume des terribles Wakō, les impitoyables pirates japonais. Comme dans tous les océans du monde, les pirates seront à la fois honnis et protégés par les nobles, combattus ou utilisés par la cour impériale. Souvent absents des livres d’histoire nippons, on les oppose trop souvent aux samouraïs alors que bien souvent la frontière fut plus floue qu’on ne le croit.

Le nom japonais wakō (倭寇)[i] vient du chinois wōkòu et du coréen waegu. Dans tous les cas, le premier des deux idéogrammes vient de l’ancien nom qui servait à désigner le Japon, soit le pays de Wa. Cette dénomination permet de se faire une idée tout à fait claire sur la provenance des pirates, bien que cela ne soit vrai qu’au départ, à partir de 414 après J.C. C’est à cette date que la première mention de wakō  apparait sur une stèle à la mémoire du roi Gwangaeto du royaume de Goguryeo[ii], stèle qui fut retrouvée en Mandchourie du sud. Lorsque le phénomène de la piraterie s’estompera au milieu du 16ème siècle, les bandes de pirates sont devenues très internationales, mêlant des hommes de tous les pays de l’Asie maritime et même des Portugais dits « gentils hommes de fortune ».

Ambassade japonaise en Chine au 8ème siècle

Pourtant, au départ, les Japonais n’étaient pas considérés par leurs voisins comme des tueurs sanguinaires. Au contraire, que ce soit en Corée, en Chine ou en Mandchourie, le pays de Wa était considéré comme pacifique et de bonne compagnie. L’immense majorité des échanges avec le continent se faisait via des ambassades de nobles, de médecins, de lettrés et de moines bouddhistes. Ces ambassades firent une telle impression à la cour de Chine qu’en 719 celle-ci désigna le Japon comme étant un « pays de gentlemen où les gens sont prospères et heureux et où l’étiquette est scrupuleusement observée ». Il faut dire qu’au 9° siècle, les japonais sont surtout les victimes de la piraterie coréenne, qui y fera des raids meurtriers en 811, 813, 893 et 894. Ce qui ne veut pas dire que le Japon ne connait pas de piraterie, mais elle est uniquement domestique et les bateaux font surtout de petits coups à partir des nombreux îlots inhabités de l’archipel. Les autorités nipponnes les nomment kaizoku (海賊), ce qui signifie littéralement « voleurs des mers ». Mais en 862, le problème de la piraterie commence à se fait sentir plus lourdement, car des bandes de plus en plus téméraires s’en prennent désormais aux bateaux transportant les taxes des impôts, impôts qui se payaient alors en koku[iii] de riz. Il faut dire que la mer de Seto (soit la mer intérieure qui sépare Honshū, Kysushū et Shikoku) se prête particulièrement bien à ce genre d’activité. Depuis l’étroit détroit de Shimonoseki jusqu’aux abords de Nara et Kyōtō, ce sont 7 000 km de côtes et plus d’un millier d’îles qui permettent de se cacher et de piller soit les commerçants de passage, soit les villages côtiers. Les nobles de l’Ouest du pays s’en plaignent ouvertement à la cour de l’empereur et les samouraïs sont de plus en plus sollicités pour combattre ces wakō. C’est d’ailleurs ainsi que ces guerriers vont apprendre à naviguer et à se battre sur l’eau, ce qui leur sera fort utile lors des attaques mongoles de 1274 et 1281.

La montée en puissance des wakō

Alors que les pirates coréens se faisaient plus rares, ce sont les pirates jürchen de Mandchourie qui vinrent attaquer les côtes japonaises. Lors de leurs raids, ils pillaient mais enlevaient aussi de nombreuses personnes pour en faire des esclaves. En 1019, ces pirates furent attaqués sur le chemin du retour par la flotte coréenne. Par sympathie, les Coréens rendirent 259 captifs au Japon. Sur le plan diplomatique ce geste eut de l’importance et assura, pendant deux siècles, la coopération des samouraïs dans la lutte anti-pirates. A ce jeu-là, une famille en particulier tira son épingle du jeu : les Taïra. Ils poussèrent tout d’abord dans la mer intérieure et se firent une solide réputation de chasseurs de pirates auprès de la cour, comme on peut le lire en 1134 dans les mots d’un officiel : «Les hommes de Taïra Tadamori (1096-1153, image ci-contre) furent récompensés pour avoir désarmé de nombreux pirates …». Et il ajoute comme pour se justifier « …mais c’était une année de maigres récoltes ».  Cette observation est tout à fait pertinente. En effet, chaque fois que les récoltes étaient mauvaises, le nombre de pirates augmentait. Mourant de faim, de nombreux pêcheurs et paysans s’unissaient pour attaquer les collecteurs d’impôts afin de simplement pouvoir manger et survivre. Cette corrélation entre famine et piraterie se répètera tout au long des siècles. Concernant les Taïra, ils furent déclarés par l’empereur « protecteurs des mers » et gardes-côte, ce qui étendit leur sphère d’action. On leur demanda de protéger le commerce vers la Chine, ce qui fut une aubaine pour leur prestige, mais pas seulement ; comme le commerce et la contrebande étaient les deux faces d’une même pièce, les Taïra firent fortune. Ceci étant dit, ils rendirent floues les  frontières entre les rôles de protecteurs et de contrebandiers.

Grâce à cette richesse, les Taïra se lancèrent dans une guerre pour le pouvoir contre le clan Minamoto qui était l’autre grande famille du Japon de cette période. Ce fut la guerre de Genpei (1180-1185) qui  débuta plutôt bien pour les Taïra. Grâce à leur flotte, ils purent mener des attaques un peu partout dans le pays et même par deux fois échapper à la défaite. Mais ce conflit s’acheva par la victoire de Minamoto Yoritomo, qui devint le tout premier shogun de l’histoire. Néanmoins, ce conflit montra l’importance de la puissance militaire sur les flots et de l’intérêt à contrôler, quand cela était possible, marins et pirates. Or, avec la chute des Taïra, plus personne n’était vraiment en mesure de les contrôler. Ainsi la puissance des wakō  put grandir librement et dès lors, ils mirent le cap pour la première fois au 13° siècle vers d’autres horizons. Les premiers à sentir la morsure des wakō  furent les Coréens. La guerre perpétuelle entre les trois royaumes (Goguryeo, Baekje et Silla) avait mis le pays dans un triste état, incapable de se défendre contre les agressions extérieures. De plus, les Mongols ravageaient le nord du pays depuis 1218. Tous les hommes capables de se battre défendaient les frontières tandis que les côtes étaient dénudées. En d’autres termes, les royaumes de Corée constituaient une proie parfaite. Par conséquent, les îles japonaises les plus proches (Iki et Tsushima ne sont qu’à quelques miles nautiques) étaient de parfaites bases pour lancer les attaques. Et c’est ce qu’ils firent en 1223, 25, 26 et 27.

Dessin d’un bateau marchand

Les sources historiques sont très claires à ce sujet, comme ce témoignage coréen de 1225 qui déclare : « deux vaisseaux japonais faisaient des raids sur la préfecture et les sous-préfectures de la province côtière de Gyeongsang. Des troupes furent placées et tous furent capturés ». En 1226, d’autres prisonniers furent identifiés comme faisant partie du gang de Matsuura[iv] de la province de Hizen. Leur raid était bien plus impressionnant que celui de l’année précédente, puisqu’il comptait déjà plusieurs dizaines de bateaux. On peut s’étonner que des

bandits ayant leurs activités sur terre puissent mener une telle opération. En fait, ils avaient loués les services des pirates de l’île japonaise Tsushima pour les guider.

La situation allait de mal en pis pour les Coréens, qui subirent indirectement les mauvaises récoltes japonaises des années suivantes. Pour finir, ils portèrent officiellement plainte auprès des autorités japonaises, qui y répondirent favorablement en décapitant 90 wakō  en présence des envoyés coréens. Ce nouveau geste diplomatique calma la situation, mais pour deux années seulement. A partir de 1229 les wakō étaient de retour, malgré la bonne volonté des shoguns Hōjō et la construction de murs et de fortifications le long des côtes[v].

Les pirates alliés des samouraïs

En 1255 les Mongols franchirent la rivière Yalu qui forme la frontière du nord de la Corée actuelle et en 1273, le sort de la péninsule était scellé. Les expéditions de wakō cessèrent et devant la menace mongole, ils  passèrent rapidement du statut d’agresseur à celui de défenseur, en même temps que le reste de la population. A cette période, l’avis des continentaux sur le Japon avait fait un virage à 180° et la faute en revenait essentiellement aux pirates. Soumis à l’envahisseur mongol, les Coréens firent à leurs nouveaux maîtres une description terrible des Japonais. Lorsque Khubilaï Khan s’intéressa au Japon, on le lui résuma ainsi : « un pays plein d’or, mais habités par des gens cruels et assoiffés de sang », bref « un pays de voyous ». Il est amusant d’étudier les détails de l’Histoire, car dans ce cas précis, tout le pays se mit en branle-bas de combat lorsque les Mongols arrivèrent, y compris les vrais voyous. En effet, si les samouraïs occupaient la première place dans les combats qui eurent lieu dans la baie d’Hakkata, les livres d’histoire oublient un peu facilement que les wakō et les fameux gangs des Matsuura et des Kusano furent en première ligne dans les attaques navales. On sait que Kusano Jiro, chef de gang, perdit un bras dans l’abordage d’un bateau ennemi.

Bushis et wakō  ensemble lors de l’attaque mongole

Leur expérience du combat naval fut d’un grand secours pour les troupes régulières, en particulier lors de la seconde invasion de 1281 quand les Mongols débarquèrent en trois endroits différents. Pendant tous leurs déplacements le long des côtes de Kyushū et de Honshū, les wakō  étaient là pour les harceler. S’ils ne purent contrer la formidable armada mongole[vi], ils aidèrent clairement à faire pencher la balance en faveur des Japonais, notamment grâce aux attaques de nuit et au transport des samouraïs. Ce harcèlement empêcha la flotte mongole d’installer une base au sol ; elle préféra rester à l’ancre pour mieux se défendre. Ce choix fut le plus mauvais de toute la campagne et lorsque le typhon[vii] se leva, tous les navires furent détruits en pleine mer. La conséquence de ces défaites fut la fermeture de tous les ports du continent aux marchands japonais. Mais comme on n’arrête pas le commerce, le seul moyen de poursuivre était de faire de la contrebande et donc d’en appeler aux wakō, les seuls capables d’aller jusqu’aux côtes chinoises.

De la piraterie à la guerre d’Oei

A partir du milieu du 14ème siècle, le Japon entre dans une guerre civile intense entre la cour du Nord et celle du Sud. Dans la même période de terribles famines ravagent les campagnes et tout va de mal en pis. Dans ce désordre total, les wakō  poussent leurs forces sur la Corée avec une moyenne de cinq raids par an sur une période de 25 ans. Le pic des agressions ira jusqu’à 40 raids par an entre 1367 et 84, ce qui représente un véritable cataclysme. La Corée, du Sud au Nord, est complètement démolie car ce ne sont pas de petites attaques côtières dont il s’agit désormais. Des bandes comptant jusqu’à 3000 hommes s’enfoncent profondément dans les terres pour voler le riz des collecteurs de taxes. Cette situation désorganisa si profondément la Corée que la dynastie de Goryeo était sur le point de tomber. L’un de ses généraux (Yi Seonggye, 1335-1408) reprit alors les choses en main. Grâce à de nombreux canons, il repoussa une large attaque de wakō dans l’embouchure de la rivière Geum en 1380. Neuf ans plus tard, il lança une attaque préventive sur l’île de Tsushima et détruisit pas moins de 300 navires, incendia de nombreux villages et put libérer une centaine de captifs coréens. L’année suivante, en 1392, ce même général prit le pouvoir et fonda la dynastie Joseon sous le nom de Taejo.

Roi Taejo, fondateur de la dynastie Joseon

Trente plus tard, les Coréens décidèrent qu’il fallait une nouvelle invasion sur Tsushima, qui devrait être plus définitive, c’est-à-dire – si possible – raser toute présence humaine de ces deux îles. Connu par les Japonais sous le nom d’invasion Oei, celle-ci fut dûment planifiée par le pouvoir. On prépara 200 navires de grandes tailles et quelques 17 000 soldats prêts à embarquer dans leurs immenses bateaux tortues. Mais les autorités n’attaquèrent pas tout de suite. Elles attendirent que la flotte des wakō s’en aille au loin et elles mirent les voiles sur l’île. Le daimyo local, So Sadamori (1385-1452), prit la tête d’un mouvement de résistance acharnée à l’aide des samouraïs et de la population. Les forces étaient inégales et le temps que les renforts débarquent de Honshū et Kyushū, les japonais seraient balayés. So Sadamori demanda alors une entrevue avec les généraux coréens pendant laquelle il rusa. Il déclara que les Coréens étaient de bons guerriers mais que des typhons arrivaient à grande vitesse et risquaient de les emporter tous. Se souvenant des destructions massives qu’ils avaient subies lors de la dernière tentative d’invasion sous la coupe des Mongols, les Coréens firent aussitôt demi-tour. En réalité il n’y eut aucun typhon cette fois-ci et ce fut une grande victoire qui est encore célébrée de nos jours sur Tsushima. Cependant, l’alerte fut suffisamment inquiétante pour que Sudamori décide qu’il était grand temps de contrôler sérieusement les wakō. Les relations avec la Corée reprirent, les samouraïs firent la chasse aux pirates et en 1443 le traité de Kakitsu permit de retrouver de riches échanges commerciaux entre les deux pays. Si la Corée put respirer et retrouver une vie plus paisible pendant quelques temps, ce traité eut une conséquence assez prévisible : le déplacement de la piraterie vers les côtes chinoises. Mais ce qui en revanche fut complètement imprévisible fut l’étendue et la puissance que les wakō allaient acquérir dans ces nouvelles aventures. (A suivre…)

Bateau tortue coréen, entièrement « blindé » contre les projectiles ennemis.


Notes : 

  • [i] Littéralement les caractères wakō  倭寇 signifient « japonais bandits ». Mais on trouve également une traduction amusante sous la forme de « bandit nain », sans doute en rapport avec la petite taille des japonais de l’époque.
  • [ii] Le royaume de Goguryeo s’étendait sur l’actuelle Corée du Nord, une bonne partie de la Mandchourie et la partie extrême-orientale de la Russie actuelle.
  • [iii] Un koku désigne la quantité de riz consommé par un habitant sur une année.
  • [iv] Le Matsuura-to fut l’un des tous premiers et puissants gangs de bandits  puis de pirates de l’histoire du Japon. Ils étaient situés dans la péninsule de Matsuura et sur l’île de Takashima. Ils furent suivis deux ans plus tard par la famille Kusano dans le même but de piller les richesses de la Corée.
  • [v] Même si ces constructions poursuivaient d’abord d’autres buts. Lire à ce sujet les numéros précédents de « Spécial Aïkido » n°14, 15 et 16.
  • [vi] Il y avait aussi beaucoup de coréens et de chinois dans cette armada. Pour plus de détails sur les gigantesques forces en présence lors des invasions mongoles, lire la section Histoire du blog fudoshinkan.eu
  • [vii] Ce typhon fut baptisé kami kaze, soit vent des dieux.
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A propos de l'auteur

Nouvel utilisateur 951886

Depuis 30 ans, Ivan Bel pratique les arts martiaux : Judo, Aïkido, Kenjutsu, Iaïdo, Karaté, Qwankido et Taijiquan. Il a dirigé le magazine en ligne Aïkidoka.fr, puis fonde ce site. Aujourd'hui, il enseigne le shiatsu et la méditation qu'il exerce au quotidien, tout en continuant à pratiquer et écrire sur les arts martiaux du monde entier.

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