Histoire — 07 octobre 2017
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Si le phénomène de la piraterie japonaise débuta bien à l’intérieur de la mer de Seto, celle-ci prit rapidement le large pour dévaster les royaumes de Corée. Mais après des siècles de pillages, le Japon frôla l’invasion l’île de Tsushima par les Coréens. Un accord politique et commercial permit de freiner les wakō. Du coup, ceux-ci se tournèrent avec convoitise vers l’empire chinois, choix qui eut des répercussions à l’échelle de toute l’Asie maritime.

Cap sur la Chine

Parallèlement aux attaques sur la Corée, les wakō s’enhardirent et, entre 1308 et 1311, lancèrent leurs premiers raids sur le nord de la Chine, dans la région de Ningbo. En 1358 une véritable expédition pirate déferla sur toute la péninsule du Shandong, pendant que d’autres bandes s’attaquèrent au Jiangsu et poussèrent jusque dans le delta du Yangzi, près de Shanghaï. Les raids étaient facilités par la situation interne du pays car les chinois étaient englués dans la reconquête du pays contre les mongols. Mais lorsqu’en 1368 la dynastie Ming triompha, les choses changèrent. Comme il était de coutume depuis des siècles, la Chine envoya des ambassadeurs à tous les pays de la région pour annoncer le changement de dynastie. En 1369, la lettre de l’ambassadeur chinois auprès de la cour du Japon contenait des termes explicites. Soit le Japon versait un tribut et se déclarait état vassal de la Chine[i], soit il employait ses forces armées à maintenir ses gens à l’intérieur de ses terres. Et la lettre conclut « Si néanmoins il y en a qui continuent à s’engager dans la piraterie, je serai obligé de donner l’ordre à mes officiers de faire voile vers le Japon ». Cet ambassadeur et toute sa mission furent rapidement décapités. Les Chinois n’étaient plus au courant de la situation intérieure du Japon qui était alors en pleine guerre civile. Plus personne n’était capable de représenter le pouvoir auprès de l’empereur de Chine. La lettre arriva entre les mains du prince Kanenaga (1329-83) qui était le commandant militaire de la cour du Sud. Toutefois par prudence, en 1371, le prince envoya quand même des ambassadeurs en Chine pour discuter des termes du tribut. Ce n’est qu’avec la mission chinoise suivante que les Ming s’aperçurent de la supercherie. Le prince Kanenaga n’avait ni l’autorité ni les moyens de payer tribut. La situation se dégrada encore entre les deux pays lorsqu’un rebelle chinois de la région de Ningbo, demanda de l’aide au Japon et reçut 400 samouraïs déguisés en ambassade. Sous prétexte de venir enfin payer le fameux tribut, ceux-ci amenèrent de la poudre et des sabres cachés dans d’immenses bougies. En réalité leur but était d’assassiner l’empereur Ming, mais le complot échoua. La Chine coupa aussitôt toute relation avec le Japon.

Chinois de l’empire Ming contre les pirates japonais

Ce n’est finalement qu’en 1390, sous l’égide du nouveau shogun Ashikaga Yoshimitsu, que le Japon paya tribut et que les relations diplomatiques et commerciales furent rétablies. Homme pratique jusqu’à l’extrême, Ashikaga reçut le titre de « roi du Japon » de la part des Ming et l’autorisation de naviguer en mer de Chine. Pour cela il dut également mettre un frein aux activités de piraterie de son pays, ce qui permit également à la famille So de Tsushima de faire une fois de plus la paix avec la Corée. Faisant d’une pierre deux coups, le Japon des Ashikaga accrut ses échanges commerciaux qui furent florissants pendant la 1ère moitié du 15e siècle. Du moins jusqu’à ce qu’éclate la guerre de Onin en 1467, conflit qui ouvre sur la longue période des royaumes combattants (période Sengoku, de 1467 à 1615).

Alliance entre pirates chinois et japonais

Les daimyos, de plus en plus puissants, entrèrent en guerre les uns contre les autres, le pouvoir central devenant incapable de rétablir l’ordre dans le pays. Ceux qui avaient leur domaine en bord de mer se mirent rapidement à la piraterie, en premier lieu pour contrer leurs voisins, les piller ou débarquer des hommes en n’importe quel endroit de la côte. En réalité, si les marins étaient probablement des wakō, les combattants sur les navires étaient bien souvent des samouraïs déguisés en pirates. A partir de ce moment-là, on peut parler de corsaires. Mais les bonnes vieilles habitudes reprirent le dessus et au début du 16e  siècle (en 1506 et 1509), les raids reprirent contre la Corée depuis Tsushima. De grandes expéditions eurent lieu sur la Corée en 1544 et en 1555, avec pas moins de 70 bateaux à la fois. Toutefois, la dernière fut un échec cuisant pour les wakō, car l’armée coréenne les attendait au coin du bois. Ils furent tous massacrés sans exception, ce qui fut vécu comme une grande humiliation par les habitants de Tsushima.

Défaite des wakō contre les Ming en 1555

Les Coréens se dirent que, malgré tout, deux attaques de pirates sur une si longue période n’était pas grand-chose par rapport à ce qu’ils avaient connus. Ce qu’ils ne savaient pas c’est que les « rois pirates » de la mer intérieure du Japon étaient tous occupés à se battre les uns contre les autres et que, d’autre part, la Chine subissait le plus gros des attaques. Cette situation est d’ailleurs assez paradoxale quand on y réfléchit un instant. Le Japon était dans un état de chaos total tandis que la Chine présentait un pays hautement structuré, bien administré, qui possédait la plus grande armée du monde à cette époque. Mais en réalité la trop grande centralisation de l’empire chinois rendait incapable toute réaction militaire rapide. En 1548, les Ming, ne recevant plus de tribut de la part du Japon, décida de couper une fois de plus toutes relations avec l’archipel. Alors qu’entre 1440 et 1550 il n’y eut que 25 raids wakō sur la Chine, entre 1551 et 1560 leur nombre passa à 467 en seulement neuf ans. Ce chiffre ahurissant s’explique bien entendu par la logique imparable des échanges commerciaux. Les wakō profitèrent de l’absence de pouvoir central japonais et de commerce autorisé pour faire de la contrebande. Mais, fait nouveau, la plus grande partie des équipages était désormais d’origine chinoise (en moyenne trois japonais pour dix chinois). Cette nouveauté s’explique par le fait que les pirates japonais eurent en Chine des contacts avec leurs collègues chinois (海盜, les terribles hǎidào, bien plus nombreux que les wakō) et de nombreuses alliances se firent pour le plus grand profit de tous. Par ailleurs, les daimyos faisaient bon accueil à tous les renégats chinois qui souhaitaient « créer un empire sur les mers ». Un grand capitaine comme Wang Zhi fut basé sur l’île de Hirado puis dans l’archipel des Goto, tandis que Chen Dong « logeait » auprès de la famille Shimazu de Satsuma, où le fameux Xu Hai y avait aussi une base. Ces alliances permirent la création de formidables bandes de pirates dont le terrain de jeu s’étirait désormais du Japon jusqu’à la mer du Sud de la Chine.

Raids sur la Chine au 16e siècle

Arrivée des pirates portugais

Les choses se compliquèrent lorsqu’en 1511 les Portugais conquirent Malacca et fondèrent la ville de Macao. Ces derniers étaient les plus grands navigateurs et commerçants européens du moment. Ils décrochèrent un accord commercial pour s’établir au Guandong en 1513. Mais dix ans plus tard, ils en furent chassés car leur propre ambassadeur s’adonnait à la piraterie. En 1540 les Portugais étaient si bien établis dans la piraterie qu’ils avaient leur propre base dans un îlot au large de Ningbo, sous la houlette des frères Xu, deux grands rois pirates chinois dont Wang Zhi au Japon n’était qu’un des capitaines.

Arrivée des Portugais en Asie

Le repère des pirates sino-portugais s’appelait Liampoo. Il servait de base principale pour le commerce illégal avec la Chine et tous les entrepreneurs japonais et chinois passaient par cette étape pour établir des relations durables. En 1548 les Ming envoyèrent Zhu Wan, gouverneur du Zhejiang, à la tête d’une force militaire qui rasa complètement cette base. Tous le félicitèrent, mais comme on n’arrête pas le commerce, cette attaque changea une fois de plus la donne. Au lieu d’avoir un point de ralliement d’où l’on pouvait surveiller la contrebande, les chefs mafieux de Chine multiplièrent les points de transit et les bases au Japon. De plus, ils employèrent des armées privées de samouraïs et déployèrent le commerce illégal à une échelle jusqu’alors inégalée. Et dans cet effort de diversification, ils trouvèrent tout l’appui nécessaire non seulement au Japon mais également dans les colonies portugaises. Si le terme de wakō restait dans le langage courant des autorités qui subissaient leurs agressions, on ne peut plus franchement parler de piraterie japonaise tant le nombre de japonais avait diminué.  Les équipages étaient devenus internationaux. En 1567 les Ming firent marche arrière et autorisèrent à nouveau le commerce avec le Japon, ce qui mit fin à la majeure partie de la piraterie en mer de Chine. Toutefois, les nouveaux marchands chinois avaient tellement en horreur le Japon qu’ils confièrent aux portugais le soin de faire les trajets à leur place. C’est ainsi que le Portugal put enfin sérieusement mettre pied au Japon, mais ceci est une autre histoire.

Intégration des wakō dans la société

Pendant ce temps, la piraterie domestique continuait à faire des ravages dans l’archipel nippon. Les bandes de wakō des premiers temps laissèrent la place à de véritables familles qui finalement devinrent des clans puissants. Au 16e siècle, seuls les daimyos coincés dans leurs terres n’utilisaient pas les wakō, mais pour les autres (soit la grande majorité des provinces qui ont accès à la mer) ils étaient devenus des auxiliaires indispensables. Il se passa alors un double phénomène d’intégration. Tout d’abord ces wakō durent petit à petit reconnaitre la souveraineté du daimyo qui les payait. Ensuite, la richesse et la puissance qui découlait de leurs activités les amenèrent à créer des clans, forger des noms et même des châteaux en bord de mer. D’une certaine manière, ils s’embourgeoisèrent et intégrèrent par le bas la caste dirigeante de la société.

Siège de la forteresse d’Osaka

C’est le cas par exemple de la famille Mori, allié des Murakami, qui hébergea des « rois pirates » locaux sur les îles de Noshima, Kurushima et Innoshima (dans les alentours d’Hiroshima). En 1555, les Mori gagnèrent la bataille de Myajima grâce à une action navale et de débarquement, pour s’emparer de la partie la plus à l’ouest de Honshū. Cela permit à Mori Motonari (1497-1571) de se faire une réputation de fin stratège. Par la suite les Murakami et les Mori osèrent défier le plus grand daimyo du moment : Oda Nobunaga (1534-82). En fait, ils soutenaient la révolte de « l’armée bouddhiste du peuple », les Ikkō-ikki[ii], en les approvisionnant à Osaka et en combattant pour eux sur la mer (en 1576 et 78). Cette force navale permit aux Ikkō-ikki de tenir 10 ans face à l’ennemi, ce qui n’est pas rien quand on sait que Nobunaga réussi à soumettre la plupart des daimyos de son temps. Avec la fin des Ikkō-ikki en 1580, les Mori se replièrent sur leurs îles et furent détruit par une grande opération d’invasion des îles de Shikoku et Kyushū en 1585 et 87.

En 1591, avec la réunification du Japon sous la férule du shogun Toyotomi Hideyoshi (1537-98, peinture ci-contre), l’interdiction totale de port d’armes faite à toute la population non-samouraïs permit de pacifier le pays. C’est le fameux édit katana-kari de 1588, dit de la « chasse aux sabres »[iii]. Cet épisode de l’histoire est connu, mais ce que l’on sait moins c’est que le même jour un second édit fut également promulgué. Il est demandé aux daimyos de faire la chasse aux wakō, avec interdiction de les héberger et quiconque contreviendrait à cet ordre verrait son fief confisqué. En 1591, l’édit shogunal dit de « séparation »[iv] cloisonna la société en classes rigides, verrouillant un peu plus le pays et empêchant quiconque qui n’était pas samouraï de participer à un conflit. Cette loi était un calcul pour avoir des revenus stables afin d’engager une guerre en Corée et dans le même temps de se débarrasser définitivement des wakō. Sous prétexte de venger l’honneur du pays de la défaite des wakō de 1555[v], Hideyoshi ordonna l’invasion. Pour cela, il fit engager tous les anciens wakō, en fit des samouraïs et les envoya se battre outre-mer.

Curieusement il n’y a pas de traces historiques de cette invasion dans les chroniques japonaises. En revanche, on ne manque pas de témoignages du côté coréen et même chinois. Cette invasion ne fut que raids, pillages, incendies et viols, des méthodes qui ressemblent effectivement aux méthodes des pirates. Les seuls daimyos à prendre part à cette invasion furent les frères Murakami et Kamei Korenori, tous ayant un long pédigrée de piraterie derrière eux. Même s’ils étaient officiellement nommés comme étant des suigun (équivalent du terme américain « marines »), pour les Coréens ce fut le retour des cauchemars du passé. Ces désormais samouraïs rentrèrent aux pays 6 ans plus tard après une campagne catastrophique, pour se battre directement contre les Tokugawa qui devinrent les nouveaux et derniers shoguns du Japon.

La fin brutale des wakō

Grands perdants face aux Tokugawa, nombre de ces samouraïs devinrent des rōnins, soit des guerriers sans maître. Ce terme (浪人) signifie littéralement « homme errant », mais aussi « homme de la vague », ce qui est particulièrement savoureux quand on connait leur passé de wakō. C’est la raison pour laquelle ils se remirent à la piraterie. Mais la Corée et la Chine n’était plus accessibles pour eux. En effet, les pirates japonais avaient entre temps perdus toute crédibilité en mer de Chine. Ils étaient maintenant remplacés par des bandes sino-hispano-portugaises qu’ils n’étaient plus capables de rivaliser ou d’intégrer. Ils filèrent cap au sud et pour attaquer l’Asie du Sud-Est (Vietnam, Cambodge et Siam) ainsi que les « îles aux épices », c’est-à-dire l’Indonésie.

Représentation d’un navire pirate chinois

En 1605, le gouverneur espagnol des Philippines demande à l’armée de prendre des mesures draconiennes contre ces « bandits de mer japonais » car il craignait une invasion de ses provinces. La même année, et pour la première fois, un navire battant pavillon de l’Union Jack fut attaqué. Un certain John Davis eut la triste chance d’être le premier anglais à mourir des mains des wakō. Les risques de se retrouver à nouveau en proie à un phénomène de piraterie incontrôlable, combiné à leur désir de ne pas finir colonisés et convertis au christianisme comme les autres pays asiatiques, poussa les nouveaux maîtres du Japon à déclarer l’isolement total du pays en 1639. Le shogun Tokugawa promulgua l’édit de Sakoku[vi] (litt. : fermeture du pays) et interdit toute navigation et commerce sur ses côtes, à l’exception de rares ports entièrement sous contrôle. Cet édit arrêta net l’histoire des wakō.


Notes : 

  • [i] Cette tradition de vassalité du Japon date des lointains Han (-202 à 220), rien qui ne soit inhabituel en fait.
  • [ii] Les Ikkō-Ikki (一向一揆, littéralement « soulèvement des Ikkō-shū ») sont des foules de paysans, de moines bouddhistes, de prêtres shintoïstes et de nobles locaux japonais, qui se soulèvent contre l’autorité des samouraï aux 15° et 16° siècles.
  • [iii] Katanakari : interdiction du port du sabre chez les paysans et les moins (suite à la libéralisation pendant la période Sengoku ) et réglementation du port d’arme chez les bourgeois et marchands (autorisé uniquement à avoir un sabre court ).
  • [iv] L’Édit de séparation (身分統制令, Mibun Tōsei Rei, littéralement « Édit de contrôle du statut social ») est une loi en trois articles promulguée par Toyotomi Hideyoshi le 8 octobre 1591. Son but est de cloisonner la société en castes stables.
  • [v] Le rêve de Toyotomi Hideyoshi était en réalité de conquérir la Chine via la Corée.
  • [vi] Le Sakoku (鎖国, littéralement « fermeture du pays ») est le nom donné à la politique isolationniste du Japno, instaurée lors de la période Edo (précisément entre 1641 et 1853) par le shogun Iemitsu Tokugawa. Toutefois le terme de « sakoku » ne fut créé qu’au 19° siècle.
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Depuis 30 ans, Ivan Bel pratique les arts martiaux : Judo, Aïkido, Kenjutsu, Iaïdo, Karaté, Qwankido et Taijiquan. Il a dirigé le magazine en ligne Aïkidoka.fr, puis fonde ce site. Aujourd'hui, il enseigne le shiatsu et la méditation qu'il exerce au quotidien, tout en continuant à pratiquer et écrire sur les arts martiaux du monde entier.

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