Réflexions — 07 février 2016

shaolin wushuDans l’un de mes tout premiers articles, j’expliquais le caractère « guerre » ou « martial » que l’on lit Bu en japonais ou Wǔ ou chinois. Ainsi, nous avions l’explication des termes Satsujinken et Katsujinken, notions clés de l’évolution des arts martiaux. Mais revenons aux caractères pour mieux comprendre ce que sont un art martial et un pratiquant de budō.

À la racine de la langue japonaise, on trouve l’écriture chinoise et ses caractères complexes, appelés kanji. Formée de pictogrammes et d’idéogrammes, cette écriture est riche d’enseignement et le terme Wǔshù  ne déroge pas à la règle. Traduire « wǔ shù » par arts martiaux est réducteur et simplificateur et gâche surtout l’idée de fond. Lorsque l’on utilise le terme « martial » en occident, en lien avec Mars le dieu de la guerre romain (ou Ares en grec), on n’a que l’image de la violence et du carnage. En Chine l’idée est presque radicalement opposée à celle-ci.

Le caractère wǔ 武 est composé de deux radicaux. À gauche, le radical du pied 止 zhǐ qui exprime ici le verbe arrêter, s’arrêter à, calmer. Si on lui ajoute un trait droit dessus il devient 正 zhèng, ce qui signifie droit, juste, correct. En chinois, les rapprochements des caractères par homophonie, homonymie ou synonymie sont fréquents pour mieux interpréter leur sens. Nous avons là un bel exemple avec une idée de départ qui montre que « arrêter » c’est « juste ».  La partie de droite du caractère est 戈 gē, radical qui représente l’arme ou plutôt la hallebarde. Cette arme est celle qui permet aux gardes d’une cité d’être impressionnants, mais c’est une arme de guerre peu facile à utiliser. Seuls les Japonais l’ont rendu efficace sous la forme du naginata, comme je l’explique dans mon article précédent. Par extension, ce radical est devenu celui des armes en général. Mais si vous regardez bien le caractère wǔ 武, vous verrez que la barre diagonale en bas à gauche du radical de l’arme a disparu. Ce détail précise que l’arme n’est plus levée, brandie de manière agressive. Mieux encore, le petit trait horizontal en haut à gauche n’existe pas dans le radical. Il signifie ici que l’arme est soit mise à plat (donc non utilisée) soit suspendue à un crochet. Dans les deux cas, l’arme est remisée et ne sert plus.

Wushu hallebarde

Le second caractère shù 术 (caractère simplifié) ou 術 (ancienne forme) signifie art ou technique. Nous n’avons pas affaire à des hommes qui font la guerre, mais à des hommes qui pratiquent l’art d’arrêter la guerre. Ce sens trouve son aboutissement dans le livre de Sun Zi « l’art de la guerre » qui est plutôt un traité pour éviter, détourner, faire avorter la guerre. Si malgré tout la guerre éclate, il faut tout faire pour la gagner avec le moins de pertes possible, en utilisant la ruse notamment et si possible obtenir une victoire sans combattre. Les personnes qui font cela sont véritablement des artistes, en tout cas des intellectuels dans le sens premier du terme, c’est à dire de personnes qui utilisent la pensée et ne suivent pas leurs impulsions pour un oui ou pour un non. Un pratiquant d’art martial est donc une personne qui ne glorifie pas les armes et la guerre (comme en Occident avec la Chanson de Roland ou même l’Illiade), mais qui apprend à se gérer, se contrôler, pour éviter que le sang ne coule. L’arme n’est uniquement là que comme un rappel du potentiel de violence et qu’il ne vaut mieux pas la décrocher de son clou, car l’artisan sait la manipuler et il ne faut pas le sous-estimer. Celui qui utilise l’arme n’est pas un pratiquant d’art martial, un homme (ou une femme) qui suit le Wǔshùdào 武 术 道, la Voie des arts martiaux qui tendent vers la paix.

En occident, ceux qui suivaient cette voie étaient les chevaliers, ceux-là mêmes qui furent à l’origine du terme « amour courtois ». Les chevaliers s’ils faisaient occasionnellement la guerre, étaient surtout en quête. Quête d’amour, quête de vérité, quête de pureté, quête de technicité, quête de Dieu, un peu tout cela à la fois, et suivaient leur voie. Le terme dào 道 et mérite les nombreux ouvrages qu’on lui a dédiés à travers les siècles. Mais si l’on s’en tient à la sémantique, il signifie la voie, le chemin, mais aussi le principe, le moyen. Cela introduit l’idée que la voie n’est pas un but en soi, c’est le moyen pour atteindre un idéal. Mieux encore, une traduction plus rare l’emploie comme un verbe pour dire « raconter ». Les récits sont donc l’un des moyens pour promouvoir l’art de poser les armes et c’est pourquoi il existe tant de romans, de contes et d’histoires à ce sujet. Encore une fois on revient à une vision martiale qui n’est pas celle des brutes maniant les armes, mais bien à des intellectuels maniant le pinceau.

wushidao

Celui qui suit la voie du Wǔshùdào 武 术 道 chinois est donc un lettré, ce que dit très bien le terme 武 士 道 Wǔshìdào qui est devenu Bushidō en japonais. Le caractère shì  士 veut dire d’abord lettré, mais dans le même temps soldat, passionnant double sens que l’occident ne pourrait pas se permettre tant cela lui apparaît contradictoire. Et pourtant… Par conséquent, le bushi ou le wǔshì est « l’homme de l’art (lettré et/ou guerrier) qui a mis fin aux armes parce qu’il a obtenu le savoir par l’apprentissage (de son art) ». Cette définition donne le ton, le cadre et le but des arts martiaux. Cela explique également pourquoi les Japonais parlent de la double voie des armes et du pinceau. Tous ceux qui parlent d’efficacité, de destruction et de force dans leurs dojos sont donc automatiquement dans l’erreur. Il est important de l’écrire noir sur blanc pour qu’il n’y ait aucune illusion là-dessus.

Par extension, les artisans de toutes sortes qui sont en quête d’un idéal de savoir-faire, les thérapeutes et les moines sont donc également dans cette voie. Mieux encore, tous ceux qui méditent qui, sont en quête de paix, sont dans le Bushidō. On peut même dire que ce sont les guerriers ultimes, puisqu’à aucun moment ils ne décrochent une arme pour se battre. Le seul combat qui vaut, c’est le combat intérieur.

guerrier méditation

Celui qui maîtrise sa technique devient donc un homme de la Voie. Et c’est la raison pour laquelle l’art de la boxe chinoise s’appelle gōngfu  功夫 (injustement transcrit en français par kung-fu). Son origine on l’a vu est Wǔshù 武术, qui est devenu plus tard Guóshù 国术 (technique du pays, entendu de l’empire du Milieu), puis pour plus de précision et de clarté quánfǎ 拳法, la loi du poing. Face à la popularisation des films de Bruce Lee et Jackie Chan dans les années 70, le terme de « loi du poing » n’aurait pas donné une bonne image aux Chinois en général et à Hong-Kong en particulier. De plus d’un point de vue phonétique, c’était plus facile à retenir pour les Occidentaux. C’est pourquoi le terme de gōngfu  功夫 s’est imposé comme un retour aux sources. Le caractère gōng  功 désigne la maîtrise technique, le perfectionnement, la possession d’un métier, l’acquisition d’un savoir-faire appris auprès d’un maître. De son côté fu  夫 désigne le mari, le maître, soit l’homme accompli. Si on décrypte ce dernier caractère, on peut le lire de deux manières. Le caractère dà 大 (grand) plus un trait supérieur plus court pour définir le Ciel, ce qui revient à dire « l’homme grand qui a atteint le ciel ». On peut aussi le lire avec le radical de la Terre en haut et des deux jambes de l’Homme en bas. On peut traduire alors qu’être maître c’est pouvoir porter la Terre sur ses deux jambes. Deux interprétations passionnantes qui mettent le maître entre Terre et Ciel et par extension gōngfu  devient « celui qui maîtrise les principes de la Terre et du Ciel ».

En Chine quoiqu’on fasse, on en revient toujours au Yin et au Yang, à la Terre et au Ciel.

 

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A propos de l'auteur

Nouvel utilisateur 951886

Depuis 30 ans, Ivan Bel pratique les arts martiaux : Judo, Aïkido, Kenjutsu, Iaïdo, Karaté, Qwankido et Taijiquan. Il a dirigé le magazine en ligne Aïkidoka.fr, puis fonde ce site. Aujourd'hui, il enseigne le shiatsu et la méditation qu'il exerce au quotidien, tout en continuant à pratiquer et écrire sur les arts martiaux du monde entier.

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