Méditation — 07 décembre 2015

La méditation est une source sans fin d’apprentissage. Depuis le Dhyana indien et jusqu’au Zen japonais en passant par le Chan chinois (qui sont toutes des traductions du mot « méditation »), une notion primordiale ressort au premier plan : le vide. Pour le méditant, le vide est l’alpha et l’oméga de cette discipline interne. Qui n’a pas entendu un professeur de méditation demander à ses élèves de « faire le vide », ce qui est déjà en soi une jolie contradiction, car comment « faire du vide » ?

Le vide, fondement de l’utile

Prenez une théière. C’est une théière japonaise en fonte noire, avec une belle anse et son petit chapeau pour ne pas laisser s’échapper la vapeur. Regardez-la jusqu’à incruster son image sur votre rétine et demandez-vous ce qui permet à cet objet de fonctionner. La plupart des débutants vous répondront toutes sortes de choses ayant trait à l’objet lui-même comme sa stabilité, sa résistance, sa capacité à conserver la chaleur, le bec verseur bien pensé, etc. En réalité, ce qui fait que l’objet est utile c’est le vide qu’il contient.

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La plupart de nos objets sont ainsi : ils sont fonctionnels grâce à la présence du vide. Toutes les boîtes du monde, en carton ou en métal, peuvent être utilisées grâce au vide intérieur qu’elles possèdent. Une voiture est utile parce qu’elle est vide et permet d’y mettre des passagers, de même qu’un placard, une commode ou un tiroir pour les vêtements. La pièce où les gens se réunissent pour pratiquer le shiatsu, un budo ou la méditation est un temple dédié au vide. Sans l’espace vide intérieur que représente un dojo, pas moyen de s’exercer en y mettant un groupe de personnes passionnées. Même un stylo devient fonctionnel non pas parce qu’il est plein d’encre, mais parce qu’il se vide de son encre sur le papier. Le stylo est un bon méditant, car il « fait le vide ».

Voir les objets sous cet angle change le regarde que nous portons sur notre vie matérielle. Ce ne sont donc pas des objets que nous possédons, mais des espaces vides – ou la capacité à les vider – qui permet leur utilisation. Le pratiquant de iaïdo par exemple, ne fait pas autre chose. On peut voir le sabre comme un objet plein et bien dense. Pas de vide dans un sabre. Pourtant, la première chose qu’il fait est de vider son fourreau pour que le sabre puisse exister, se révéler. Ensuite, il peut manipuler sa lame grâce au vide qui existe autour de lui, sans quoi ses mouvements seraient impossibles. En iaïdo le pratiquant coupe essentiellement du vide tout autour de lui, ce qui permet à son objet de devenir à la fois l’outil de sa progression et le lien qui le relie au vide, lui permettant peu à peu de vaincre son envie primaire de couper quelque chose ou quelqu’un. D’ailleurs bien souvent le professeur corrige le débutant qui se penche en avant en lui demandant ce qu’il cherche à couper, puisque devant lui il n’y a que du vide ou… ses fantasmes et ce que son imagination produit devant ses yeux.

Le tao, symbole caché du vide

La notion de vide n’est donc pas uniquement une idée philosophique, mais bien la capacité concrète à interagir avec le monde à travers nos objets. A priori, nous voyons les objets comme étant pleins, alors qu’en réalité c’est le vide dedans ou autour qui permet de les utiliser. Ce changement du regard du plein vers le vide n’est pas sans rappeler les inversions de pensée, de situation, d’énergie qui sont propres à la pensée orientale, chinoise en particulier. Le fameux symbole du Yin et du Yang, le Tao, est si populaire aujourd’hui qu’on le retrouve dans tous les coins du monde. Il exprime les deux forces primordiales de l’univers qui s’attirent et se pourchassent inlassablement. À peu près n’importe qui est capable de vous expliquer que le noir et le blanc du Tao sont des opposés complémentaires, comme le sont le jour et la nuit, l’ombre et la lumière, le féminin et le masculin. De plus, les plus attentifs ont compris également que la petite tache de couleur opposée au sein de la couleur dominante permet de dire que le germe du Yin et dans le Yang et que le germe du Yang est dans le Yin, ce qui explique à la fois leur interdépendance et leur capacité à se transformer du Yin au Yang et inversement. Mais là encore, cette explication revient à regarder la théière et à oublier de dépasser les apparences.

yinyang

Symbole du Tao

Pour les initiés, ce qui est vraiment intéressant dans le symbole du Tao est la ligne médiane qui sépare le Yin du Yang. Si vous effacez les couleurs blanches et noires (au passage le noir et le blanc ne sont pas des couleurs, mais la fusion de toutes les couleurs dans la lumière et dans la matière) vous obtenez un simple trait noir qui ondule joliment à la manière d’un grand S étiré. En d’autres termes, ce S dessiné d’un trait noir montre la jonction entre les deux parties du Tao. Il montre surtout que ce trait d’union est plein, ce qui revient à dire que ce qui est plein divise deux parties opposées lorsqu’elles se rencontrent. Pour comprendre cette phrase, prenons deux pratiquants d’aïkido qui se se rencontrent. La ligne des corps vient en contact l’une avec l’autre et on peut la voir comme étant pleine. Cette rencontre (De-aï) ne dure généralement pas longtemps, car dès que la ligne devient pleine, les deux protagonistes vont inverser le processus et se repousser, se projeter. La notion de De-aï devient alors le moment précis où le Yin et le Yang s’inversent et le processus d’attirance des deux protagonistes devient un processus de rejet.

YinYang séparé

Colonne du vide dans le Tao

La question qui surgit alors est : comment s’est créée l’attirance ? Reprenons le symbole du Tao. Écartez maintenant les deux parties Yin et Yang. Le trait plein de tout à l’heure devient alors un espace vide et c’est là tout le secret du symbole. La ligne qui sépare le Yin du Yang est en fait du vide. Mieux encore, ce vide permet de maintenir la cohésion de ses deux parties, comme une sorte de superglue. Avant de jeter l’éponge à la lecture de cet article, suivez tranquillement le raisonnement des anciens Chinois, que je vais vous expliquer avec un langage plus contemporain. Imaginons qu’au point de contact entre deux wagons, vous mettiez de la colle. Exercez deux forces motrices dans les directions opposées et vous arriverez à les séparer ; la colle va céder. Utilisez maintenant des aimants. La force de cohésion magnétique sera plus forte que celle d’une matière aussi collante soit-elle, mais il ne sera pas impossible de les séparer avec une force motrice plus grande. Mais si entre les deux trains vous créez un vide d’air, que se passerait-il ? Rien dans l’univers ne pourra pas les séparer. Pourquoi ? Parce que l’on ne peut pas diviser ce qui n’existe pas. Le vide est donc la force qui donne la plus grande cohésion aux choses. C’est ainsi que le vide attire les opposés complémentaires, afin de les « coller » entre eux.

Le vide, créateur de mouvement

S’il y a attirance grâce au vide, alors il y a répulsion grâce au plein. Ces deux aspects antagonistes sont générateurs de mouvement, mouvement qui est le propre de la vie et que représente parfaitement le symbole du Tao. Ce mouvement est d’abord binaire. Un pôle négatif attire un pôle positif, tout comme la femme attire l’homme par exemple. Ce mouvement de va-et-vient entre deux opposés se retrouve dans tous les arts martiaux. Deux protagonistes se retrouvent face à face. Tant qu’ils expriment une garde, ils définissent une ligne pleine qui n’incite pas l’adversaire à attaquer. Celui-ci se méfie, sent que l’autre est plein, prêt à combattre ; cela ne l’attire pas.

En revanche, dès qu’un des protagonistes baisse sa garde, il créé un vide et l’autre va chercher à s’engouffrer dans cette brèche pour lancer son attaque. La ruse est vieille comme les arts martiaux. Il suffit de montrer plus ou moins ostensiblement qu’il existe une faille dans la défense pour que l’adversaire cherche à utiliser cette occasion. Il est irrésistiblement attiré avec l’idée de la victoire lors de la rencontre. Mais si ce vide est créé de toutes pièces par l’un des combattants, la ruse se transforme en piège et De-aï (la rencontre) se retourne instantanément, l’attaquant devenant l’attaqué.

Ce mouvement est, comme dit plus haut, le principe même de la vie. Si l’on reprend une fois de plus notre théière, son vide intérieur n’aspire qu’à une chose ; être rempli d’eau chaude. Et pourquoi ? Pour qu’on puisse la vider, avec son eau riche de tous les arômes du thé… pour mieux la remplir une prochaine fois. Vide et plein se succèdent ainsi créant le mouvement du Yin et du Yang. Le Yin (vide) accueille et transforme tandis que le Yang (plein) circule et transporte. Par exemple, la nuit l’humidité se condense et tombe sur la terre et ses plantes pour les nourrir, tandis que le jour cette même humidité s’évapore des plantes pour circuler plus loin.

La seconde étape de la pensée chinoise est que le vide, créateur de mouvement, permet la création tout court. Alors, la pensée se fait ternaire. Alors que les Occidentaux pensent toujours en terme de oui ou non, blanc ou noir, bien ou mal, les Orientaux pensent en trois temps :

  1. Le Yin attire le Yang et ils s’accouplent
  2. Le Yang quitte le Yin et circule
  3. Le Yin créé un troisième élément qui à son tour va chercher son opposé complémentaire

Pour comprendre cela, il suffit de penser encore une fois au couple. L’homme rencontre la femme, puis de leur union naît un enfant. En grandissant celui-ci va à son tour chercher son opposé complémentaire et créer un autre enfant, et ainsi de suite jusqu’à la fin des temps. Ce principe fonctionne tellement bien que la terre est désormais terriblement peuplée d’êtres humains.

Fusion des yin et yang

Fusion des éléments

Ce mouvement en trois temps est utile là aussi pour regarder autrement les situations qui nous arrivent. Il permet tout d’abord de nuancer la pensée à l’infini. Au lieu de tout voir en noir ou blanc, le méditant comprend qu’il existe des milliers de variations de gris. Si toute rencontre est créatrice d’un troisième élément, mieux vaut également ne pas juger tout de suite et à l’emporte-pièce. Prendre le temps d’observer une situation et son développement permet de ne pas se tromper pour se faire un avis, tout en laissant la vie suivre son mouvement sans chercher à le bloquer.

L’aïkido est là encore une bonne source d’observation. Plutôt que de chercher à bloquer l’adversaire d’entrée de jeu, le pratiquant accepte de le laisser venir. De plus, plutôt que de chercher à le détruire, la technique va tenter de le réduire, de l’immobiliser temporairement le temps que l’agressivité se disperse, c’est-à-dire en complétant l’agression de type Yang par une phase immobile de type Yin. Ainsi, le pratiquant laisse la chance à l’agresseur de se transformer et de repartir dans le mouvement de la vie. Peut-être qu’ainsi  naîtra un grand respect entre les deux personnes et pourquoi pas une belle amitié, alors qu’au départ tout les sépare et les oppose. Mais cette séparation, ce vide entre deux personnes est, comme nous l’avons vu, le moyen le plus sûr de les unir dans une rencontre plus ou moins violente.

Vous allez penser que si l’on revient à une histoire de Yin et de Yang, pourquoi alors parler plutôt du vide que du plein ? La réponse tient en ceci : le vide Yin est la base sur laquelle le plein Yang peut se créer et se développer. Sans cette base il n’y a pas d’énergie suffisante pour initier le mouvement. Pensez à un barrage. Si vous soulevez les vannes pour faire circuler l’eau et irriguer des champs, il faut au préalable qu’il y ait de l’eau dans votre barrage, sinon votre action ne sert à rien. En shiatsu, dans les cas de fatigue importants, le praticien apprend à ne pas stimuler les méridiens Yang pour les mêmes raisons. Pourquoi chercher à faire circuler de l’énergie, s’il n’y en a pas à la base ? Il faut donc reconstituer des réserves de Ki, que l’on compare volontiers à un fluide, comme l’eau. Et où peut se stocker l’eau ? Dans les creux, dans les espaces vides. C’est pourquoi tous les méridiens et les points d’acupuncture sont généralement dans les zones creuses du corps humain.

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Comme on l’a vu précédemment, le vide est le meilleur moyen pour créer de l’attirance entre les gens. C’est pourquoi les méditants cherchent en premier lieu – et tout au long de leur vie – à « faire le vide » à l’intérieur d’eux-même. Ainsi, ils pourront attirer à eux tous les opposés et faire l’expérience de la plénitude.

Dans le prochain article, nous verrons pourquoi ce vide est si problématique pour les occidentaux et les confusions qui tournent autour de cette notion.

Bonne méditation.

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Lire ensuite : Le cycle du vide -2

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A propos de l'auteur

Nouvel utilisateur 951886

Depuis 30 ans, Ivan Bel pratique les arts martiaux : Judo, Aïkido, Kenjutsu, Iaïdo, Karaté, Qwankido et Taijiquan. Il a dirigé le magazine en ligne Aïkidoka.fr, puis fonde ce site. Aujourd'hui, il enseigne le shiatsu et la méditation qu'il exerce au quotidien, tout en continuant à pratiquer et écrire sur les arts martiaux du monde entier.

(3) Commentaires

  1. Bonjour, Ivan,
    Très intéressant ton article.
    Merci de partager.
    À bientôt.

    • Avec plaisir.
      A bientôt

  2. Pingback: Le Cycle Du Vide | Fudoshinkan - Le Magazine Des Arts Martiaux

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