Histoire — 24 mars 2019
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Savez-vous comment les relations entre la France et le Japon ont débuté ? En raison d’une tempête sur la Méditerranée. Alors que nous fêtons cette année les 160 ans de ces relations, il est intéressant de revenir en arrière au moment où de véritables samouraïs du début de l’ère des Tokugawa débarquèrent dans l’Europe du 17° siècle.

Le shogunat Tokugawa (1603-1867) qui démarre avec Ieyasu – le premier shogun de ce clan – met fin à des décennies de conflits qui ont mis le pays à feu et à sang. Après les tentatives d’Oda Nobunaga et d’Hideyoshi Toyotomi, le Japon est enfin réunifié et pacifié. Leur volonté ? Vivre dans un entre-soi qui exclut le reste du monde et ignorer ce qui s’y passe.

Pourtant, les autorités ne sont pas ignorantes qu’il existe un vaste monde au-delà de leurs mers, et ce, depuis les débuts de l’histoire du Japon, le continent asiatique et plus particulièrement l’Empire Chinois a toujours été à la fois un modèle, une source intellectuelle et un défi stratégique. Mais de nouveaux acteurs inconnus jusque-là font leur apparition dans les océans d’Extrême-Orient : les Européens et en particulier les Espagnols. Ceux-ci ont colonisé les actuelles Philippines et avancent vers la Chine. En raison du mauvais temps et de la période annuelle des typhons, de nombreux navires espagnols s’échouent sur les côtes japonaises. Des relations diplomatiques entre Manille et Hideyoshi Toyotomi, avec échanges de cadeaux, avaient déjà eu lieu.

En 1609 le galion de Manille commandé par Rodrigo de Vivero (ancien gouverneur des Philippines) échoue à Chiba. Lui et son équipage sont bien accueillis et une rencontre se fait avec Ieyasu Tokugawa. Le 29 novembre 1609 le droit d’ouvrir un comptoir à l’est du Japon est accordé aux Espagnols. Mais très vite, les missionnaires catholiques sèment le désordre dans le pays en convertissant les masses et les samouraïs, sans parler de la montée des Hollandais et des attaques contre les Espagnols qui font monter la méfiance du Shogunat. Les Japonais de cette époque ne savent pour ainsi dire quasiment rien de ces « longs nez » comme les appellent déjà les Chinois, qui seront désignés comme des « gaijin » (étrangers). Pour apprendre à mieux les connaître, les Tokugawa chercher un homme d’expérience et de caractère capable d’aller jusqu’à Rome, ou en Espagne s’il le faut.

Gaijin au Japon, caractérisés par leurs longs nez

Pour cela ils choisissent Hasekura Tsunenaga qui semble être l’homme de la situation. Né en 1571, ce samouraï est un noble du nord du Japon, qui sert directement Masamune Date, le grand Daimyo du nord qui avait su éviter le conflit avec les grands réunificateurs.

Statue représentant Hasekura Tsunenaga

Tous deux ont le même âge et s’estiment au point que Masamune lui demande bien souvent d’être son représentant dans diverses missions. Lorsqu’en 1613, après un premier échec de construction de navire, Date Masamune daimyo du Sendai reçoit l’ordre du Shogun Hidetada Tokugawa (règne : 1605-1623) de construire un galion de type espagnol de 500 tonneaux, celui-ci nomme Hasekura Tsunenaga d’être le chef de mission. Sa mission est d’établir des relations diplomatiques et commerciales avec l’Espagne et Rome, siège de la foi catholique. Le navire est construit avec l’aide d’un anglais, William Adams qui avait déjà fait deux navires plus petits pour le bakufu. Ce dernier est bien plus gros, construit en 45 jours seulement, il est baptisé Date Maru par les Japonais et San Juan Bautista par les Espagnols. L’ambassade prend le large le 15 septembre 1613.

Réplique actuelle du Date Maru

Le premier voyage se fait en direction d’Acapulco, et la mission comprend 10 samouraïs du Shogun, 12 samouraïs de Sendaï, 120 marchands, marins et serviteurs japonais, sans parler de 40 Espagnols et portugais avec des intérêts divers. L’ambassade passe un an au Mexique et l’on a le récit d’un noble Aztèque (un survivant des massacres et épidémies espagnoles) qui nous est parvenu jusqu’à aujourd’hui et qui est assez troublant :

« C’est la seconde fois que les Japonais ont amené un de leurs navires sur le rivage d’Acapulco. Ils amènent ici de nombreuses choses en fer, et des écritoires, et des vêtements qu’ils vont vendre ici »[i]

Cela laisse penser que les Japonais sont déjà venus au moins une fois sur les côtes mexicaines plus tôt dans leur histoire, mais nous n’avons pas encore réussi à trouver de preuves historiques. Les missionnaires ne perdent pas de temps et convertissent 20 samouraïs, sauf le chef de mission qui résiste encore.

Un an plus tard, le navire rentre au Japon, mais sans Hasekura Tsunenaga qui part de son côté pour atteindre l’Europe. Imaginez une minute ce que représente ce voyage pour un samouraï de l’époque. C’est un quasi-tour du globe qu’il fait, à une époque où la navigation est loin d’être une partie de plaisir. Il fait une halte à La Havane en juillet 1614 pour changer de navire et monter à bord d’un « transatlantique ». Pour célébrer cet événement, vous trouverez aujourd’hui une statue de bonze – érigée en 2011 -de Tsunenaga au bout de la baie de La Havane. La flotte qui part de Cuba arrive à Sanlucar, province de Cadix, en Espagne le 5 octobre 1614. L’ambassadeur fit forte impression à Séville pour le pittoresque de ses 30 gardes armées de lances, d’arcs et de sabres, mais surtout comme parce que le capitaine de la garde a été baptisé catholique. À l’époque de Sa Majesté très catholique le roi d’Espagne, Philippe III, ce sont des choses qui comptent. La rencontre avec le roi aura lieu finalement le 30 janvier 1615. Hasekura remet une lettre de Date Masamune (connu en Espagne sous le nom de Joate Masamune) et offre une armure de samouraï qui est toujours visible au Palais Royal de Madrid. Un mois plus tard, Hasekura sera baptisé par le chapelain personnel du roi et recevra le nom de Felipe Francisco Hasekura. Ce baptême est en quelque sorte son passeport diplomatique pour voyager en Europe. Huit mois plus tard, il part pour l’Italie.


Pour l’occasion de son baptême, son portrait sera fait à la cour d’Espagne.

Passage en France

Les trois frégates espagnoles qui voguent en méditerranée sont prises par le mauvais temps et sont obligées de se réfugier au port de Saint-Tropez. Les Japonais font forte impression à la noblesse locale et on retrouve quelques témoignages amusants, car avec pas mal de confusions, notamment sur l’origine de ces étonnants passagers :

« Il y a huit jours qu’il passa a St Troppez un grand seigneur Indien, nomme Don Felipe Fransceco Faxicura, Ambassadeur vers le Pape, de la part de Idate Massamuni Roy de Woxu au Jappon, feudataire du grand Roy du Japon et de Meaco. Il avoit plus de trente personnes a sa suite, et entre autres, sept autres pages tous fort bien vetus et tous camuz, en sorte qu’ilz sembloyent presque tous freres. Ils avaient trois fregates fort lestes, lesuqelles portoient tout son attirail. Ils ont la teste rase, execpte une petite bordure sur le derrier faisant une flotte de cheveux sur la cime de la teste retroussee, et nouee a la Chinoise […].

 […] Ilz se mouchent dans des mouchoirs de papier de soye de Chine, de la grandeur de la main a peu prez, et ne se servent jamais deux fois d’un mouchoir, de sorte que toutes les fois qu’ilz ne mouchoyent, ils jestoyent leurs papiers par terre, et avoyent le plaisir de les voir ramasser a ceux de deca qui les alloyent voir, ou il y avoit grande presse du peuple qui s’entre batoit pour un ramasser principallement de ceux de l’Ambassadeur qui estoyent hystoriez par les bordz, comme les plus riches poulletz des dames de la Cour. Ils en portient quantite dans leur seign, et ils ont apporte provision suffisante pour ce long voyage, qu’ilz sont venus faire du deca […].

[…] Le ses epees et dagues sont faictes en fasson de simmetterre tres peu courbe, et de moyenne longueur et sont sy fort tranchantz que y mettant un feuillet de papier et soufflant ilz couppent le papier, et encore de leur papier quy est beaucoup plus deslie que le nôtre et est faict de soye sur lesquels ils escrivent avec un pinceau.  […] Quand ilz mangeoient ils ne touchent jamais leur chair sinon avec deux petits batons qu’ils tiennent avec trois doigts. »[ii]

Il s’agit de la première rencontre de la France avec le Japon, première trace de relation entre les deux pays. Ce n’est qu’en 1619, qu’un français de Bruxelles (qui fait partie de la France d’alors) de 19 ans mettra les pieds au Japon, François Caron[iii] (1600-1673).

Enfin à Rome

En ce qui concerne la suite de son voyage, qui vaut vraiment le détour, Hasekura arriva à Rome en novembre 1615. Il remit deux lettres dorées à l’or fin au pape Paul V, l’une en latin et l’autre en Japonais. Ces lettres[iv] d’amitié contenaient aussi une demande de relation commerciale entre le Japon et le Mexique, et l’envoi de missionnaires chrétiens au Japon. La lettre en latin est probablement de la main de Luis Sotelo, le premier convertisseur catholique au Japon, qui travailla sous la protection de Masamune Date. Le pape renvoie la décision du traité commercial au roi d’Espagne et accepte l’envoi de missionnaires. La curie romaine fera d’Hasekura un citoyen d’honneur de la cité papale.

Déclaration faisant d’Hasekura Tsunenaga un citoyen d’honneur du Vatican

De retour en Espagne, il tente de faire signer le traité commercial, mais le roi refuse au prétexte que cette ambassade n’est pas officielle, puisqu’elle n’est pas celle de Tokugawa mais de l’un de ses vassaux. Il repartira de Séville en 1616 en direction du Mexique.

Pour l’occasion de sa visite à Rome, il se fera un autre portrait de lui

Certains Japonais de l’ambassade décideront de devenir les premiers à s’installer en Europe, dans la ville de Coria del Rio en Andalousie (près de Séville). Aujourd’hui les quelques 700 Espagnols dont le nom de famille est « Japón » sont leurs descendants directs.

Retour au Japon

Hasekura arrive au port de Nagasaki en août 1620, soit 7 ans après son départ. Il est chargé de cadeaux pour son daimyo Masamune Date, provenant d’Italie (portrait du Pape et lettres papales), dagues indonésiennes et de Ceylan achetées aux Philippines, et bien d’autres choses dont beaucoup sont visibles au musée de la ville de Sendaï.

Portrait du Pape Paul V donné à Date Masamune

Mais les récits d’Hasekura sur les barbares du Sud (Européens du Sud) choquent les Japonais. Leur manque de savoir-vivre, d’hygiène et l’absence d’obéissance de tous les pays européens au roi des barbares (le Pape) jouent pour beaucoup dans l’opinion défavorable que se font les Japonais des Européens. De plus, la situation a bien changé pour les chrétiens du Japon. Leur participation à la rébellion d’Osaka a poussé Ieyasu Tokugawa (qui dirigeait de facto derrière son fils) à interdire les conversions. À sa mort en 1616 son fils Hidetada Tokugawa, bien plus xénophobe que son père, promulgue la persécution des chrétiens et la fermeture du pays.

Persécution des chrétiens au Japon par les autorités shogunales

Masamune se range du côté de son souverain et ferme lui aussi les terres du nord du pays. L’une des raisons de ce choix est aussi la menace d’une armée espagnole basée aux Philippines et qui représente un danger pris très au sérieux par les autorités japonaises.

Le rapport d’Hasekura a pour conséquence directe l’interdiction totale de la foi chrétienne et l’obligation d’abandonner cette foi, ce qui ne sera pas sans conséquence. Les Européens apprendront les persécutions, le commerce ne se fera pas, les chrétiens japonais vivront dans la clandestinité et finalement se battront à la bataille de Shimabara en 1637 où ils seront massacrés (40.000 morts). Des comités de lutte contre la chrétienté sont installés dans tout le pays et obligation est faite aux survivants de renier la foi, de s’inscrire au temple bouddhiste le plus proche. Ceux qui refuseront fuiront en Asie du Sud-Est (pour les plus riches) ou seront crucifiés ou brûlés vifs. Masamune fit de grands efforts pour se distinguer du christianisme et écrivit au Shogun un mois après le retour de son ambassadeur pour rappeler qu’il a reçu l’ordre de cette ambassade de son ministre de la marine et du Shogun Ieyasu lui-même.

On ne sait pas trop ce qu’il advint d’Hasekura après son retour. On dit qu’il nia son baptême, tandis que d’autres sources parlent de lui comme un nouveau missionnaire pour la foi, transmettant la chrétienté à tout son entourage. C’est ce que laisse entendre Luis Sotelo le missionnaire, lorsqu’il reviendra au Japon où il sera exécuté en 1624 . Hasekura meurt de maladie en 1622. Toute sa famille est suspectée d’avoir été convertie et sera exécutée en 1637 et 1640. Il faudra attendre l’ère Meiji avant que la foi chrétienne soit de nouveau autorisée.

Quelles que soient les suites politico-religieuses du Japon, Hasekura Tsunenaga reste dans les mémoires comme le premier Japonais à avoir été envoyé en Europe, inaugurant une longue tradition diplomatique entre le Japon et les pays européens.


Ivan BEL


  • [i] Chimalpahin, 24 mars 1614, dans « Annals of his time », p.275
  • [ii]Relations de Mme de St Troppez, octobre 1615, bibliothèque Inguimbertine, Carpentras, cité dans Francis Marcouin et Keiko Omoto, « Quand le Japon s’ouvrit au monde », Gallimard, coll. « Découvertes Gallimard », Paris, 1990, p.114-116
  • [iii] François Caron s’engagea dans la Compagnie Hollandaise des Indes orientales, puis resta 20 ans au Japon et créa la Compagnie française des Indes orientales. C’est un explorateur dont la vie est une aventure permanente. Lire « Le puissant royaume du Japon : la description de François Caron », 1636, publié aujourd’hui aux éditions Chandeigne (2003)
  • [iv] Ces lettres sont préservées comme véritables trésors au sein des archives de la cité du Vatican ».
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A propos de l'auteur

Nouvel utilisateur 951886

Depuis 30 ans, Ivan Bel pratique les arts martiaux : Judo, Aïkido, Kenjutsu, Iaïdo, Karaté, Qwankido et Taijiquan. Il a dirigé le magazine en ligne Aïkidoka.fr, puis fonde ce site. Aujourd'hui, il enseigne le shiatsu et la méditation qu'il exerce au quotidien, tout en continuant à pratiquer et écrire sur les arts martiaux du monde entier.

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